Limites du libre et « faux libre »
Le corpus aborde le logiciel libre sans angélisme : il en fait à la fois un levier de souveraineté et une source possible de dépendance renouvelée. Un constat partagé traverse les auditions : l'ouverture du code est nécessaire mais ne suffit pas à garantir l'indépendance.
Le plaidoyer le plus offensif est celui de M. Yann Lechelle (probabl.ai / Eurostack, M. Yann Lechelle), qui érige l'open en tactique de rattrapage : « chaque acteur challenger, où qu'il soit, utilise l'open-source et l'openness, que je nomme "ouvertarisme" comme tactique de rattrapage ». Il propose un levier concret pour la commande publique : « on pourrait, par exemple, exiger que le sous-jacent soit open-source », afin d'« assurer la réversibilité, de maîtriser le code source [...] quel que soit le fournisseur ». Il invite à « sortir du "tout as a service", modèle qui fait de nous des locataires de technologies », et cite en modèle la Sovereign Tech Agency allemande, qui finance des « briques open-source critiques ».
À rebours, Mme Mélanie Dulong de Rosnay (CIS / CNRS, Mme Mélanie Dulong de Rosnay) souligne que l'ouverture peut faciliter la prédation : « les licences ouvertes et libres ne suffisent pas à éviter l'extraction de données ni la captation de valeur », phénomène qu'elle rattache au « nouveau colonialisme de données ». Son exemple : les internautes ayant partagé leurs photos sur Flickr sous licence Creative Commons ont « permis sans le vouloir à IBM d'entraîner une IA de reconnaissance faciale ». Elle plaide pour actualiser ces licences et les combiner avec fiducies et coopératives.
Deux tables rondes nuancent l'argument souverainiste. En des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, le libre apparaît « ni une doctrine ni gratuit » : Sammy Sahnoune (Inserm) rappelle que « quand on part sur des suites supportées par des intégrateurs américains, c'est compliqué de se dire que l'on est souverain » (allusion à Red Hat). Marie-Pierre Fontanel (CNRS) documente à l'inverse le gain économique : la messagerie du CNRS passe de « 3 millions d'euros annuels » à « 600 000 euros par an » en basculant chez Renater. La présidence (Sophie-Laurence Roy) conclut sans fard que « les entreprises françaises ne sont manifestement pas au niveau ». La position dominante y est l'approche hybride, non exclusive.
En des directeurs de systèmes d’information de ministères, le « faux libre » est décrit comme un piège. Mathieu Weill (DTNUM, Intérieur) détaille le mécanisme : après l'arrivée d'un investisseur, « la version libre est alors réduite à peau de chagrin », maintien en condition et fonctionnalités de valeur devenant payants. Yves Billon (Bercy) vise une société « dont le logo représente un chapeau rouge » (Red Hat) comme cas problématique sur les systèmes d'exploitation serveurs. D'où la vigilance recommandée sur la nationalité et les liens du noyau des développeurs.
Qui en parle
- M. Yann Lechelle (probabl.ai / Eurostack, M. Yann Lechelle) — l'« ouvertarisme » comme arme de rattrapage ; exiger l'open-source comme sous-jacent des marchés publics ; modèle de la Sovereign Tech Agency.
- Mme Mélanie Dulong de Rosnay (CIS / CNRS, Mme Mélanie Dulong de Rosnay) — l'ouverture ne protège pas de la captation (« colonialisme de données ») ; exemple Flickr/IBM ; actualiser licences + fiducies/coopératives.
- Sammy Sahnoune, Marie-Pierre Fontanel, Sophie-Laurence Roy (table ronde des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) — le libre a un coût humain et un support souvent américain (Red Hat), mais un gain économique réel (CNRS : 3 M€ → 600 k€) ; approche hybride.
- Mathieu Weill (Intérieur/DTNUM) et Yves Billon (Bercy) (table ronde des directeurs de systèmes d’information de ministères) — le « faux libre » : bascule vers le payant après rachat par un fonds ; surveiller le noyau des développeurs.