La part du citoyenTikTok et les mineurs

3 avril 2025 · réunion n°3

Audition — Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure du livre Génération TikTok : Un nouvel eldorado pour les marques

Amélie Ébongué

Qui est auditionnée, et à quel titre

Le 3 avril 2025, la commission d'enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs entend Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure de Génération TikTok : Un nouvel eldorado pour les marques. Le président Arthur Delaporte la remercie « d'avoir répondu à notre invitation dans un délai aussi court » ; elle prête serment. M. Pouria Amirshahi (EcoS) relève que son livre « était la première réflexion en français sur TikTok ».

Son profil n'est ni médical ni académique : elle décrit un métier de conseil — « Je fais des revues de tendances, des conférences sur les sujets liés au numérique » — auprès de marques, notamment dans la culture et l'industrie musicale. Ce point d'entrée par le marketing éclaire à la fois ce qu'elle apporte (mécanique publicitaire, formats, monétisation des créateurs) et les limites qu'elle pose elle-même sur les effets sanitaires. Interrogée par le président sur d'éventuels liens d'intérêt avec la plateforme, elle répond : « Je n'ai jamais travaillé pour TikTok », puis « Du tout ! Je n'ai jamais travaillé pour une quelconque plateforme sociale. »

La substance

Elle situe TikTok comme la version internationale de Douyin, application chinoise produite par ByteDance, qui a racheté et fusionné Musical.ly ; les « 800 millions d'inscrits de 2019 sont aujourd'hui plus de 1 milliard ». Elle la qualifie de plateforme « moins comme un réseau social que comme une plateforme de divertissement ».

Sur la causalité, sa thèse est nuancée : « C'est l'usage des réseaux sociaux de manière excessive et sans régulation qui altère le comportement et l'humeur des individus », tout en concédant que la plateforme est « conçue pour susciter en nous un plaisir constant ». Elle pointe les inscriptions précoces alors que « l'âge légal d'inscription en France est de 13 ans » et affirme que « nombre d'enfants mentent pour avoir accès à TikTok ». Sur la santé mentale, elle prend soin de distinguer relais et expertise : « Je n'ai pas d'expertise médicale. Des études ont montré que la plateforme contribue à altérer le comportement de certains jeunes et qu'elle provoque des troubles anxieux qui peuvent aller jusqu'au suicide » — affirmation attribuée à des études non nommées, ni chiffrée ni validée par elle.

Elle insiste sur l'opacité de l'algorithme : « Or la clé de voûte de l'algorithme de TikTok reste un mystère. » Sur les formats, elle identifie le live comme celui qui « attire particulièrement les mineurs », parce qu'il permet au créateur d'être « rémunéré par la plateforme, selon son classement mondial ». Elle décrit un « virage éducatif » revendiqué (#ApprendreSurTikTok, #BookTok, contenus JO, écogestes), signale l'essor des enfants influenceurs et, sur TikTok Shop lancé en France « depuis lundi », constate qu'« en ce qui concerne les contrefaçons, nous n'avons encore aucune précision sur ce que les utilisateurs peuvent vendre ».

Ses recommandations : prévention parentale (« c'est par leur biais que la régulation s'opère »), éducation civique dès le cycle élémentaire, tissu préventif national, rôle des kiosques publics — le tout complété par une exigence de cadre : « Si le parent est responsable de ce que son enfant fait sur une plateforme sociale, il faut aussi une régulation, un cadre. »

Les enjeux et les confrontations

L'audition est marquée par une série de relances qui butent sur les limites de l'auditionnée. La rapporteure Laure Miller ouvre par un test de l'assise factuelle : « De quels éléments disposez-vous pour affirmer qu'un grand nombre d'utilisateurs mentent sur leur âge ? » — la réponse n'apporte aucun élément chiffré. Elle relance ensuite avec scepticisme sur les intentions éducatives, « qui échappent à première vue ».

Le président Delaporte insiste sur les tarifs publicitaires ; elle répond : « Je n'ai jamais fait appel à la publicité sur TikTok, donc je ne saurais pas vous répondre. » M. Kévin Mauvieux (RN) lui fait acter l'opacité algorithmique — « même vous […] vous ne savez pas comment l'algorithme fonctionne » ; elle confirme : « En effet. La formule précise n'a jamais été communiquée par l'entreprise. »

Le point de tension le plus net porte sur le ciblage des mineurs. Elle soutient d'abord « je n'ai pas vu de stratégie directe de la part des marques pour viser ce très jeune public », puis « en aucun cas je ne travaille à cibler les mineurs », et « Je n'ai jamais eu connaissance de cas de ce genre » face à l'insistance de Mme Ayda Hadizadeh (SOC). M. Stéphane Vojetta (EPR) revient à la charge à trois reprises, en habillant l'hypothèse d'un contenu vertueux (éducation à la vie affective) ; elle finit par livrer le mécanisme : « Si l'on souhaite un ciblage beaucoup plus spécifique, il faut avoir recours à la monétisation : l'achat d'espaces permet, sur TikTok, de cibler les centres d'intérêt et les âges. » Mauvieux le reformule sur l'exemple de trousses vendues aux 13-17 ans ; elle confirme que « selon le budget investi, la plateforme valorisera votre contenu » et le poussera vers les utilisateurs ciblés. Vojetta avait rappelé en amont que « le Digital services act (DSA) interdit aux plateformes d'aider les annonceurs à cibler les mineurs spécifiquement » ; elle indique seulement que les annonceurs sont « vigilants à cet égard ».

Ce que l'audition apporte

Trois éclairages propres. D'abord, un témoignage professionnel de première main sur l'opacité de l'algorithme, opposable à la plateforme. Ensuite, la description opérationnelle d'un ciblage publicitaire par âge accessible moyennant paiement, que la commission met en regard du DSA. Enfin, sur la vérification de l'âge, un déplacement du technique vers la volonté : « Les équipes de recherche et développement (R&D) de la plateforme peuvent tout à fait renforcer la sécurité sur l'application. Est-ce dans leur intérêt ? Je n'ai pas la réponse. » Sur le modèle australien d'interdiction aux moins de 16 ans, elle se prononce favorablement tout en dissociant ses casquettes : « C'est à mon avis une très bonne idée. Je parle ici plutôt comme mère que comme experte », doutant de son applicabilité. Mme Hadizadeh lui répond : « Merci de votre honnêteté. »