Qui parle, et à quel titre
Océane Herrero est journaliste, auteure de l'ouvrage Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies, dont elle a commencé la rédaction en 2022. Elle déclare sous serment n'avoir « pas de lien d'intérêt avec des entreprises ou plateformes dont il sera question » et n'être rémunérée que par son employeur. Son angle n'est ni clinique ni juridique : c'est celui d'une enquête de terrain, nourrie d'entretiens avec des utilisateurs, des psychologues, des influenceurs, d'anciens modérateurs et des responsables de la plateforme, complétée d'un déplacement en Chine. Ce profil explique la tonalité de son propos : documentée sur les mécanismes et les pratiques internes, explicitement prudente dès qu'on l'entraîne vers le diagnostic sanitaire.
La substance
Elle décrit d'abord la bascule de TikTok, passé en trois ans d'application perçue comme « frivole » à fait social massif : « selon Médiamétrie, compte plus de 22,8 millions d'utilisateurs en France. Ils passent en moyenne une heure et quarante-sept minutes par jour sur l'application » — chiffres attribués à Médiamétrie, non produits par la commission. Sa thèse centrale tient au design : « TikTok tire son originalité de deux innovations principales, que sont un fil de vidéos verticales, immersif et sans fin, et un algorithme perfectionné qui trouve à tout instant la vidéo qui va plaire à l'utilisateur ». Modèle depuis copié par Instagram, X, Facebook, Snapchat, YouTube — d'où son argument de nuance, sur lequel elle revient : « Si le sujet est l'impact de TikTok sur les mineurs, cette application devrait-elle être la seule concernée [...] ? »
Sur la modération, elle affirme des manquements « assez manifestes » documentés par des confrères et par elle-même, et pointe l'écart entre discours et réalité : « La plateforme prétend modérer les contenus qui pourraient promouvoir les troubles du comportement alimentaire par exemple. Or il est très facile de les retrouver en explorant l'application » (tendance « Skinny Tok »). Elle documente un contournement concret des filtres suicide : mots détournés comme « unalive », et une lettre remplacée par un chiffre suffit à passer. Sur les modérateurs rencontrés, elle décrit une organisation segmentée : une modératrice affectée aux lives — réservés aux plus de 18 ans, dont l'enjeu est que « des mineurs n'apparaissaient pas dans ces publications, qui peuvent attirer des adultes mal intentionnés » —, un autre chargé de repérer cigarettes et alcool à raison d'« environ une centaine de vidéos par heure », des postes épuisants à fort turnover.
Sur la monétisation : « 20 euros pour un million de vues » au moment du livre (le président y ajoute environ 1 euro pour 1 000 vues sur les vidéos de plus d'une minute), et un usage éditorial de la grille — « TikTok utilise sa politique de rémunération pour orienter les créateurs vers les contenus qu'elle souhaite voir se développer ». Elle décrit l'opacité algorithmique pour les créateurs : publier « revient à jouer à la roulette ». Sur la dimension chinoise, elle compare à Douyin (temps quotidien limité, usage nocturne bridé, modération effectuée conformément aux principes de la censure chinoise, contenus pédagogiques promus) mais nuance aussitôt en rapportant avoir vu en Chine une fillette d'environ 6 ans regarder une vidéo partiellement générée par IA « sur les morts les plus violentes de l'histoire » : « La question de la modération constitue donc un enjeu global. » Elle fait enfin le point sur les procédures européennes : CNIL irlandaise non achevée sur la vie privée des enfants, sanction annoncée par Bloomberg sur les transferts de données vers la Chine.
Ce qui se joue
Deux tensions traversent l'échange. La rapporteure Laure Miller pousse vers l'escalade réglementaire — « TikTok n'a aucun intérêt à modifier son algorithme (…) Nos efforts pour encadrer ou réguler son activité ne sont-ils pas vains ? », puis « La solution n'est-elle pas de prendre des décisions plus radicales ? ». Herrero ne suit pas frontalement : elle oppose un levier économique (la dépendance aux annonceurs, illustrée par leur départ de X) et renvoie la question de la base juridique, distinguant l'angle américain (vente forcée de l'algorithme, motif Chine) de l'angle mineurs.
Seconde tension, sur la causalité. La rapporteure file un parallèle avec l'alcool et la cigarette et demande s'il ne faudrait pas « poser un diagnostic objectif et incontestable sur la nocivité de TikTok pour la santé mentale des jeunes ». Interpellée ensuite par M. Thierry Perez (RN) sur une vision « assez noire » des conséquences neuro-développementales, elle décline : « N'étant pas psychologue, je laisserai les professionnels se livrer à un diagnostic prospectif. » Elle redirige vers une étude interne de TikTok de 2019, révélée par la justice américaine : 260 vidéos suffiraient à créer une habitude, et l'usage compulsif y est présenté comme « corrélé » — le mot est d'elle — à des effets négatifs (analyse, mémorisation, empathie, anxiété), constats qu'elle qualifie elle-même d'« un peu anciens ».
Elle décline aussi deux autres demandes : pas d'estimation actualisée des rémunérations (« Je préfère ne pas faire d'estimations qui pourraient se révéler fausses ») et, sur la question du président relayant des contenus pédopornographiques voire zoophiles évoqués dans son livre, elle précise n'avoir « pas effectué de signalement à proprement parler », observant seulement que des contenus mis de côté finissaient par disparaître.
Ce que l'audition apporte
Un éclairage documentaire sur les rouages : conditions concrètes de la modération humaine, contournement des filtres, économie de la création, comparaison TikTok/Douyin. Un élément à charge d'un poids particulier — l'étude interne de 2019, où la plateforme se mesure elle-même. Et deux points de prudence qui pèsent en sens inverse : le refus de trancher le lien causal santé mentale, et la mise en cause d'un modèle sectoriel plutôt que d'une seule plateforme.