La part du citoyenTikTok et les mineurs

23 avril 2025 · réunion n°4

Audition — M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge , Tempête dans le bocal et Submersion

M. Bruno PatinoBruno Patino

Qui est auditionné, et à quel titre

Bruno Patino est entendu le 23 avril 2025 (réunion n° 4, troisième et dernière audition de la matinée, sous la présidence d'Arthur Delaporte) à un double titre : président d'Arte France et essayiste, auteur de La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion. Il prête serment et déclare ses intérêts : « Je n’ai jamais été rémunéré par une plateforme numérique. » Il mentionne avoir siégé, bénévolement, au comité d'experts de la Digital News Initiative de Google, mission qu'il présente comme indépendante de l'entreprise.

Ce profil — dirigeant d'un média public, technophile revendiqué (« J’ai toujours été technophile »), théoricien de l'économie de l'attention — explique l'angle de son propos : une analyse de modèle économique et d'espace public, non un témoignage clinique ni une expertise épidémiologique.

La substance

Patino déroule deux grilles de lecture. La première : les réseaux sociaux se rémunèrent par la publicité et cherchent donc à capter un temps toujours croissant. « Les acteurs ont mis en place à la fois des outils capables de procéder à l’extraction maximale des données des utilisateurs pour les monétiser d’un point de vue publicitaire et des outils de captologie permettant de développer une certaine forme d’assuétude aux écrans. Rien de tout cela n’est un accident. C’est la conséquence directe du modèle économique de ces réseaux sociaux. » Le levier principal serait l'émotion, et pas n'importe laquelle : « La joie ou le rire ne provoquent pas autant de viralité que la colère et la rage. » Il ajoute que l'algorithme peut aussi servir des fins idéologiques, citant le cas de X sous Elon Musk.

Seconde grille : la perte du contexte, qui normait auparavant l'interprétation des messages, et dont l'absence « sape la confiance ».

Il en tire un statut hybride pour les plateformes : ni éditeurs (elles ne créent pas les contenus), ni simples tuyaux, puisqu'elles « en accélèrent la diffusion et en amplifient la portée ». D'où sa formule : « Prétendre que la neutralité existe quand vous amplifiez des messages que vous choisissez et que vous accélérez leur diffusion est une vue de l’esprit ». Il reconnaît que la nature de cette responsabilité reste à qualifier.

Ses propositions : une « responsabilité algorithmique » plutôt que la transparence — jugée inopérante (secret des affaires, complexité) — consistant à mesurer les impacts sur la santé mentale et l'attention et à sanctionner graduellement, « comme nous le ferions avec des industriels qui commercialiseraient de la nourriture empoisonnant les individus » ; le pluralisme des algorithmes (idée travaillée aux états généraux de l'information avec Sébastien Soriano) ; une souveraineté numérique européenne, reprenant d'Ethan Zuckerman l'idée de services publics du numérique ; et surtout l'éducation, « l’élément le plus important », avec cette ligne : « l’école doit apprendre la connexion et ne pas devenir elle-même connectée ».

Sur TikTok spécifiquement : « En 2025, TikTok peut être considéré comme la version ultime des produits d’addictologie. […] Elle vous met dans un rail de passivité sucrée. » Il compare l'usage des jeunes à de la boulimie, note que « demander à un adolescent de vous montrer son fil TikTok est, à mon avis, l’une des questions les plus intrusives que vous pouvez lui poser », et met en doute l'effectivité du contrôle parental annoncé par la plateforme : « ces mécanismes sont tellement antinomiques par rapport à son modèle que j’aimerai connaître leur taux de pénétration. » Chiffres avancés : une étude, qu'il dit vouloir retrouver et ne source pas, situerait « la puberté numérique » à 9 ans ; et « trente-six heures par semaine sur les réseaux sociaux et seulement quinze minutes à lire ».

Les enjeux et les confrontations

L'audition n'est pas conflictuelle : le désaccord porte sur la méthode, pas sur le diagnostic. La rapporteure Laure Miller pousse vers la radicalité — « j’ai le sentiment que l’usage excessif des applications, et particulièrement de TikTok, est en train d’abîmer des générations entières », puis « Ne devrions-nous pas être plus volontaristes et plus radicaux pour les protéger ? ». Patino ne suit pas jusqu'au bout : il affirme que « donner accès à TikTok avant 16 ans produit des catastrophes », mais assume une ambivalence — « Une partie de moi est favorable à l’interdiction de TikTok avant 18 ans et une autre se dit qu’il serait souhaitable d’avoir un outil moins létal pour tout le monde » — et se dérobe explicitement à la décision : « Heureusement, je ne suis pas législateur ».

Même écart avec Thierry Perez (RN), qui file l'analogie de l'enfant fumant en terrasse et demande : « Ne faudrait-il pas tout simplement interdire les smartphones aux moins de 15 ans ? » Réponse : préférence pour « le triptyque régulation-modération-éducation », crainte du contournement et de la création d'« un autre TikTok », et doute sur une interdiction totale du smartphone, tout en approuvant des restrictions ciblées (école, coucher).

Point sensible soulevé par la rapporteure : l'absence de preuve. « Ne nous manque-t-il pas un diagnostic scientifique du lien de causalité entre l’usage de TikTok et la dégradation de la santé mentale des jeunes ? » Patino en convient — « Je partage votre avis sur la nécessité d’un diagnostic clair » — tout en jugeant le ressenti des parents et enseignants déjà très fort. Il nuance aussi son propre réquisitoire numérique : Google et YouTube sont utiles à l'école, « TikTok, c’est très différent. »

Plusieurs thèmes du champ de la commission ne sont pas abordés : modération et délais de retrait, vérification de l'âge, monétisation et lives, actionnariat ByteDance et dimension chinoise. Le président clôt en listant les questions qu'il n'a pas eu le temps de poser (économie de l'attention, délégation, préconisations des EGI) ; Patino annonce des réponses écrites au questionnaire de la rapporteure.

Ce que l'audition apporte

Un cadrage macro plutôt qu'un dossier à charge documenté : elle fournit à la commission une doctrine de régulation (responsabilité par les impacts mesurés, pluralisme algorithmique, souveraineté, éducation au discernement — modèle finlandais cité), des formules mobilisables, et une objection de méthode à la tentation prohibitionniste exprimée par plusieurs commissaires. Elle pointe la responsabilité du modèle publicitaire lui-même plutôt que celle du seul TikTok, et situe la difficulté dans un contexte géopolitique où, selon lui, « toute la Tech se rassemble derrière le pouvoir américain dans l’espoir d’obtenir une dérégulation totale ». Dernier mot, prospectif : le recours croissant des jeunes à l'intelligence artificielle pour leurs recherches, dont « Le rapport à la réalité va s’en trouver encore plus biaisé. »