Qui est auditionné
La commission entend conjointement deux informaticiens de l'Inria, co-auteurs de l'ouvrage Le temps des algorithmes : Serge Abiteboul, chercheur à l'École normale supérieure de Paris et directeur de recherche à l'Inria, et Gilles Dowek, informaticien et logicien, également chercheur à l'Inria. Tous deux prêtent serment. Abiteboul précise avoir présidé la mission « Régulation des réseaux sociaux — expérimentation Facebook », dont le rapport remis en 2019 a, selon lui, « préfiguré » le DSA ; il est aussi co-auteur avec Jean Cattan de Nous sommes les réseaux sociaux (2022). Les deux déclarent n'avoir ni compte TikTok ni intérêt dans la société. Le profil explique l'angle : ni cliniciens ni sociologues, ils parlent en techniciens de l'algorithme et en spécialistes de la régulation, et bornent explicitement leur compétence sur le volet psychologique — Abiteboul : « Je ne suis pas du tout un spécialiste en la matière ».
La substance
Ce que TikTok a de spécifique — et ce qu'il n'a pas. Abiteboul décrit un réseau au modèle « très classique », calqué sur Facebook et Instagram, avec deux différences : il n'est pas étasunien, et il est le plus populaire chez les enfants et jeunes adolescents. Sur le volet chinois, il affirme que « Les lois en Chine permettent au gouvernement d'accéder à toutes ces données. Personne n'a vraiment de doute à ce sujet », mais pose immédiatement la symétrie : depuis le Cloud Act de 2018, « toutes les données recueillies par le biais des réseaux sociaux américains, tels que Facebook ou Instagram, ainsi que par l'intermédiaire de Google peuvent être utilisées par un pays dont on peut se demander s'il est encore un ami. » Il relativise l'enjeu de souveraineté (« on pourrait vivre sans les réseaux sociaux »), rappelle que TikTok a par le passé bloqué des contenus désapprouvés par les autorités chinoises — vidéos de soutien aux Ouïghours — avant de faire marche arrière, tout en jugeant « très probable » qu'une limitation subsiste, et signale que ByteDance a développé en Chine un système de notation sociale, illégal en Europe et non proposé ici.
Algorithme, opacité, effet de bulle. L'algorithme de recommandation choisit ce que voit l'utilisateur « d'abord pour que ça lui plaise, pour le fidéliser et pour pouvoir monnayer son attention ». Ses critères ? « On ne sait pas car c'est un secret industriel » — et il est instable : « On sait que la recette du Coca-Cola ne bouge pas, mais les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux peuvent être modifiés presque au jour le jour. » Corollaire pour le contrôle : les mesures en boîte noire « ne seront peut-être plus vraies trois mois après ». L'effet de bulle est présenté comme une illusion d'universalité (exemple des vidéos « platistes »). Abiteboul note une « petite différence » de TikTok : l'analyse de la manière de visionner « va assez loin dans l'identification des émotions des utilisateurs ».
Données et profilage. Abiteboul cite des études « réalisées à partir de Facebook et non de TikTok » établissant une détection « proche de 100 % » des positions politiques, croyances religieuses et orientation sexuelle des utilisateurs très actifs. Dowek chiffre le revenu moyen par utilisateur à « quelques euros » et en tire qu'un abonnement de 5 à 10 euros par mois rapporterait autant : « Il n'y a donc aucune fatalité à la revente des données des utilisateurs. »
Santé mentale : prudence revendiquée. Abiteboul reconnaît « des effets négatifs, qu'on mesure mal » et souligne la responsabilité qui découle de la popularité auprès d'enfants, à l'âge « où se forment un caractère et une identité ». Dowek va plus loin dans la retenue et nuance publiquement son co-auteur : « j'aime aussi rester dans mon bain sans que cela soit addictif : cet adjectif doit être employé avec rigueur et ne doit pas relever de l'expression d'une simple opinion », citant une étude liant écrans et autisme retirée pour biais méthodologiques « qui traduisaient un objectif idéologique ».
Les enjeux et les frottements
Deux frottements structurent l'audition. D'abord le périmètre : Dowek juge « peu vraisemblable que ce réseau ait des effets que n'auraient pas d'autres plateformes de présentation de vidéos ». La rapporteure Laure Miller défend le choix — se concentrer, faute de temps, sur « le réseau social qui est à l'heure actuelle le plus problématique et le plus utilisé par les mineurs », avec des recommandations transposables ; Delaporte dit avoir eu les mêmes réserves. Dowek concède : « Ma remarque était donc sans objet. » Ensuite le vocabulaire : à la demande de définition de l'algorithme par la rapporteure, Dowek répond « je n'ai pas de définition personnelle à proposer, pas plus que je n'ai d'opinion personnelle sur le fait que deux et deux font quatre », et critique l'usage du mot comme épouvantail. Isabelle Rauch (HOR) pousse à faire acter la responsabilité humaine derrière les algorithmes ; Dowek conteste l'opposition humain/algorithme, Abiteboul rappelle qu'une fermeture de compte est proposée par l'algorithme mais décidée par un humain — « chez Facebook – je suppose qu'il en va de même chez TikTok ». Delaporte cite leur livre : « La responsabilité des actes d'un algorithme incombe à ceux qui le conçoivent et l'utilisent ».
Ce que l'audition apporte
Un éclairage de régulation plus que de psychologie. Abiteboul, préfigurateur du DSA, en devient le critique interne : « Si le DSA contient de nombreuses dispositions satisfaisantes, son application m'inquiète », la centralisation bruxelloise lui paraît irréaliste et le critère de l'État d'origine, qui fait peser « la responsabilité exclusive, en la matière, sur l'Irlande », « n'est pas acceptable ». Sa doctrine : impliquer les pays de destination, redonner à l'utilisateur un choix en matière de modération et de recommandation — faute de quoi « il est peu ou prou considéré comme une marchandise » —, casser les silos par l'interopérabilité (ActivityPub). Dowek apporte le cadre du « web symétrique » et ses effets secondaires (injure publique, trace durable, logorrhée, captation de données), ainsi qu'un ordre de grandeur sur la modération : « 1 million, au bas mot » de vidéos postées quotidiennement, d'où l'impossibilité d'une modération purement humaine. Les deux appellent, sur les effets psychologiques, à un « travail scientifique solide » qu'ils ne prétendent pas fournir.