Qui est auditionné, et à quel titre
Audition commune de deux sénateurs : Mickaël Vallet, président, et Claude Malhuret, rapporteur de la commission d'enquête du Sénat sur « l'utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d'influence », dont le rapport a été publié en juillet 2023. Ils ne viennent ni comme experts de la santé mentale ni comme témoins des usages, mais comme prédécesseurs parlementaires : ils transmettent une expérience d'enquête. Arthur Delaporte ouvre d'ailleurs la séance sur le « caractère cumulatif des travaux menés par le Parlement ». Ce profil éclaire leur angle : ils parlent moins de psychologie des mineurs — Malhuret le dit lui-même, ce sujet « était certes inclus dans notre rapport mais il n'en constituait pas la pièce essentielle » — que d'opacité, d'influence et de régulation. Second bémol qu'il pose d'entrée : les études de pédopsychiatrie étaient « très peu nombreuses et fragmentaires » en 2023.
La substance
Opacité et non-coopération. Le rapport sénatorial s'intitulait « La tactique TikTok : opacité, addiction et ombres chinoises », et Malhuret précise que le mot « opacité » visait d'abord la coopération des représentants de la plateforme : « Nous avons eu l'impression […] d'être confrontés à de la langue de bois, et d'un bois particulièrement dur. » Il rapporte que l'organigramme transmis omettait la présidente de TikTok France, Mme Zhao Tian, seule détentrice de la signature, découverte via le tribunal de commerce. Vallet décrit des interlocuteurs de relations publiques « dont le but était, à l'instar de certains joueurs de tennis, de renvoyer la balle sans prendre aucun risque ».
Architecture et dimension chinoise. Selon Malhuret, TikTok France se limite aux affaires publiques, à la publicité et au commercial ; « l'essentiel, notamment la partie charnière qu'est l'application, est centré en Chine », l'actionnariat étant aux Îles Caïmans. Vallet évoque une « guerre cognitive » assumée par le pouvoir chinois, citant Paul Charon (Irsem) et un rapport sénatorial de juillet 2024, et pose la question restée sans réponse : « Qui commande vraiment l'algorithme ? […] TikTok n'avait jamais pu nous dire qui appuyait sur le bouton ». Ces éléments sont des analyses des auditionnés, non des faits établis par la commission.
Santé mentale : une position nuancée. Malhuret juge les liens de causalité « établis » pour l'addiction, les troubles du sommeil et de l'attention et les difficultés d'apprentissage (référence aux classements Pisa), mais demande de séparer trois problèmes distincts. Sur les troubles psychiques, il retient une formule à décharge : « Les problèmes de santé mentale, quant à eux, ne concernent qu'une partie d'entre eux : les bulles de filtres accroissent surtout les symptômes de ceux qui en souffrent déjà. »
Régulation. DSA et DMA sont présentés comme un progrès, mais des procédures « s'étalent sur des années alors qu'un algorithme change plusieurs fois par jour ». Malhuret met en cause le régulateur irlandais (« l'Irlande est le paradis des plateformes ») et défend sa thèse centrale : requalifier en éditeurs les plateformes qui recommandent algorithmiquement — « Tant qu'on considérera les plateformes comme des hébergeurs, elles ne seront pas tenues responsables de leur contenu ; c'est une grosse arnaque. » Sur la vérification de l'âge, plateformes et régulateurs « se renvoient […] la balle ». Sur le blocage à 60 minutes (recommandation n° 20), il y est favorable et invoque Douyin, qui « s'arrête automatiquement après soixante minutes ».
Les enjeux et les confrontations
L'audition est consensuelle sur le fond : nulle contradiction frontale entre auditionnés et commission. La rapporteure Laure Miller assume une lecture à charge (« TikTok nous balade, pour parler un peu franchement ») tout en posant la question critique de la solidité du dossier : « un lien de causalité n'a pas été assez clairement établi ». Le président Delaporte insinue un manquement au serment d'Éric Garandeau, « qui avait pourtant prêté serment de dire toute la vérité », et se rallie explicitement à la thèse Malhuret : « Je vous rejoins : ce sont des éditeurs ». Le seul point de tension épistémique vient de Stéphane Vojetta (EPR), qui demande si la stratégie chinoise délibérée repose sur des preuves ou « simplement [sur] une intuition ». Réponse de Malhuret : « Il est bien évident que personne ne laisse traîner de telles preuves » — il fonde alors sa démonstration sur la comparaison TikTok/Douyin, soit une preuve indirecte. Vallet nuance aussi son collègue sur la Nouvelle-Calédonie : le Conseil d'État a censuré la suspension pour absence de cadre légal.
Ce que l'audition apporte
Un retour d'expérience opérationnel sur les limites d'une commission d'enquête nationale face à une plateforme extraterritoriale ; une doctrine juridique actionnable (éditeur vs hébergeur, levée du secret des affaires sur les algorithmes) reprise par le président comme cap de la commission ; une mise en cause du dispositif européen (lenteur, conflit d'intérêts irlandais) ; et un déplacement de responsabilité vers l'État lui-même, Vallet appelant à « balayer devant notre porte » — le ministère de l'Éducation nationale devant, selon lui, « exiger, par le biais d'une circulaire, que les devoirs ne soient plus donnés sur Pronote ou Éducartable ».