La part du citoyenTikTok et les mineurs

2 mai 2025 · réunion n°7

Audition — M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co ‑ fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines

MSMichael Stora

Qui parle, et à quel titre

Michael Stora est psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (fondé en 1998). Auditionné sous serment par la commission d'enquête présidée par Arthur Delaporte (réunion n° 7, seconde audition de la séance), il déclare en préambule n'avoir « jamais travaillé pour aucune plateforme numérique », tout en indiquant avoir été consultant pour l'industrie du jeu vidéo. Son profil éclaire sa position : clinicien de l'adolescence, il a dirigé pendant huit ans la modération psychologique de Skyblog — réseau qu'il dit avoir compté 55 millions d'utilisateurs — où il fut confronté à l'automutilation, aux troubles alimentaires et au suicide de mineurs. Il a siégé à la commission d'experts sur l'exposition des jeunes aux écrans nommée par le président Macron et vient de publier Les réseaux asociaux (Larousse), ouvrage qui expose selon lui « ma position critique sur la toxicité des réseaux sociaux ». Il parle donc en praticien revendiquant une méthode qualitative, non en chercheur quantitativiste.

La substance

Sa thèse est en deux temps. D'une part, TikTok n'invente rien : la plateforme aurait perfectionné des mécanismes de captation déjà présents ailleurs, notamment sur Instagram, mais « Avec TikTok, un seuil supplémentaire a été franchi. » D'autre part, les réseaux « agissent moins comme des instigateurs que comme des révélateurs et des amplificateurs de logiques sociales préexistantes ».

Sur l'algorithme, il décrit une « bulle algorithmique dans laquelle l'individu est enfermé dans un flux de contenus similaires mais subtilement variés », logique de « répétition modulée » qu'il rapproche de l'accordage affectif entre nourrisson et mère, tout en précisant ne pas être spécialiste des algorithmes d'IA. Le point qu'il juge le plus préoccupant est « la libération répétée de dopamine » à chaque vidéo courte : au sortir de l'application, le monde réel « lui apparaît soudain fade, terne et peu valorisant ». Il rapporte aussi, sans source technique, une pratique de rétention consistant, « après cinq à dix minutes de navigation, à insérer délibérément une vidéo sans lien apparent avec les préférences habituelles de l'utilisateur, souvent anxiogène ou dissonante ».

Sur la méthode, il livre un élément à décharge : « Les sujets sont placés dans des dispositifs expérimentaux et des corrélations sont mesurées mais des causalités sont rarement établies. » Il va plus loin en jugeant les recherches quantitatives « sans valeur », position épistémologique tranchée et non consensuelle. S'appuyant sur les travaux du chercheur Jonathan Bernard (Inserm/CNRS), il soutient que les effets délétères sont bien plus forts là où le dialogue parental est faible et la précarité forte, d'où une « injustice structurelle ».

Chiffres et faits avancés par lui : plus de 110 000 études sur l'impact de la télévision ; les 18-30 ans « devenus les principaux demandeurs de chirurgie esthétique, devant les plus de 50 ans » (sans référence citée) ; la reconnaissance du « trouble du jeu vidéo » par l'OMS. Delaporte, de son côté, mentionne la pétition de Charlyne Buigues contre le hashtag #SkinnyTok, « près de 27 000 signatures ».

Les enjeux et les échanges

La rapporteure Laure Miller ouvre sur le parallèle tabac/alcool et reconnaît elle-même la difficulté « d'établir un lien direct et scientifiquement indiscutable » avec l'altération de la santé mentale. Elle le pousse ensuite vers le terrain réglementaire : « ne devrions-nous pas, dans l'incertitude, privilégier une posture de prudence et appliquer le principe de précaution ? », avec une limite d'âge plus stricte. Stora y « souscri[t] pleinement ».

Pas de confrontation frontale, mais deux recadrages. Le président Delaporte, constatant que l'auditionné a relativisé la part propre de TikTok, lui demande « s'il existe [...] des éléments propres à TikTok qui la rendent particulièrement problématique ». Anne Genetet (EPR) dit d'abord ne pas avoir « clairement saisi [s]a position » sur l'intervention auprès des plateformes et réclame une réponse de législateur. Stora répond alors par des exigences concrètes : modération robuste, transparence, distinction entre évocation de sujets sensibles et contenus qui « en font l'apologie », et refus de la modération entre pairs — « non à la modération entre pairs, oui au soutien entre pairs ».

Ce que l'audition apporte

Une doctrine de modération portée par un ex-modérateur : création de commissions spécialisées de modération psychologique associant des professionnels de santé mentale. Une charge sur la responsabilité « première des plateformes commerciales », qu'il juge occultée, appuyée sur le précédent Frances Haugen (visant Meta, non TikTok) et assortie d'une exigence assumée : « même si cela implique une réduction de leurs profits ». Une requalification forte de l'inaction — « non-assistance à personne en danger ». Et un doute frontal sur l'éducation au numérique scolaire, trop centrée selon lui sur le cyberharcèlement et les prédateurs, qu'il propose de compléter par des supports comme la série Adolescence. Ni la vérification de l'âge, ni le DSA, ni la monétisation des lives, ni la dimension ByteDance/Chine n'ont été abordés lors de cette audition.