Qui est auditionné
M. Donatien Le Vaillant dirige la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires — un service administratif de quinze personnes rattaché au ministère de l'intérieur, sans pouvoir d'enquête judiciaire. Il est entendu sous serment le 6 mai 2025, sous la présidence de M. Arthur Delaporte, en première des trois auditions de la réunion.
Ce positionnement structure toute sa parole : il ne vient ni en chercheur ni en régulateur, mais en récepteur de signalements. Il parle de ce que les familles, les associations et les forces de l'ordre lui remontent, transmet à la justice au titre de l'article 40 du code de procédure pénale, et rappelle à plusieurs reprises les limites de ce que son service peut établir. D'où une posture régulièrement en retrait des thèses les plus dures entendues par la commission.
La substance
Sa thèse centrale est un transfert : le schéma classique de l'emprise sectaire — séduction et valorisation, endoctrinement, adoption de règles de vie nouvelles et isolement, puis dépendance psychologique — se rejoue dans l'univers numérique, « parfois avec une efficacité redoutable », précise-t-il, tout en signalant que le concept d'emprise mentale « reste l'objet de débats parmi les experts ». Les acteurs de ces dérives seraient des « nouveaux métiers » : influenceurs se revendiquant spirituels, coachs de vie, spécialistes autoproclamés du développement personnel, « dépourvues de tout diplôme reconnu par l'État ou de compétences vérifiables ».
Ses chiffres, tous attribués à la Miviludes : signalements au parquet passés de 33 en 2021-2022 à 80 en 2023-2024 (tous âges et thématiques confondus) ; demandes d'information et signalements globaux passés « de 1 160 à 4 570 en 2024 » ; et, en réponse à un député, « 135 signalements relatifs à la plateforme TikTok, dont 17 concernaient expressément des mineurs, principalement en lien avec l'influenceuse mentionnée précédemment ».
Le cœur factuel de l'audition est le cas Ophenya, signalé au parquet de Paris après une alerte du collectif Meer. Le Vaillant y décrit une communauté (« BGnya ») majoritairement composée d'adolescentes, dont des mineures de moins de quinze ans : propos suicidaires, insultes et menaces de mort visant les critiques de l'influenceuse, promotion présumée d'activités illicites, allégations de cyberharcèlement. Il cite des verbatims de jeunes internautes — « Je pense ne plus rester. Je n'aurai pas la force » ; « Si elle le fait, je le fais » — et rapporte le signalement d'un gendarme sur « une tentative de suicide impliquant une enfant de treize ans », décrite comme « addicte » à une influenceuse, perçue comme une « grande sœur virtuelle ». Il assortit l'ensemble d'un caveat explicite : « n'étant pas habilités à diligenter des enquêtes judiciaires, nous n'ayons pu ni vérifier ces allégations ni approfondir les investigations ».
Sur les leviers, il alerte sur les micro-dons TikTok, dont la réglementation « demeure aisément contournable », juge que le droit pénal « n'apparaît pas, en l'état, comme l'outil le plus pertinent », et défend une doctrine d'application avant réforme : « il est fondamental de veiller, en premier lieu, à l'application rigoureuse des dispositions existantes avant d'envisager leur évolution ». Il ajoute que si la loi du 7 juillet 2023 sur la majorité numérique « était pleinement appliquée, nous ne serions probablement pas confrontés à de telles situations ». Sur le DSA, il concède que « les agents de l'État, y compris au sein de notre propre service, ne disposent pas encore de la formation nécessaire » pour qualifier les risques systémiques.
Les enjeux et les confrontations
Deux écarts se dessinent avec les députés. La rapporteure Laure Miller cherche une spécificité amplificatrice de TikTok et affirme que les plateformes « adoptent une attitude attentiste et n'assument pas les conséquences de leur algorithme » ; Le Vaillant ne reprend pas ce cadrage algorithmique et répond par l'homophilie, « la propension des individus à se regrouper au sein de communautés homogènes et à adopter les comportements majoritaires ». À M. Antoine Vermorel-Marques (DR), qui demande si les mineurs sont spécifiquement ciblés, il oppose un refus net de conclure : « Nous ne disposons donc pas, à ce stade, d'éléments d'analyse permettant d'établir un ciblage intentionnel et spécifique des mineurs. »
Le président Delaporte le pousse sur le volet argent : oui pour des signalements de jeunes qui dépensent, « ce type de cas n'a pas été porté à ma connaissance » sur ceux qui gagnent, et un aveu de non-investigation « faute de temps ». Suit une séquence sur les moyens : quinze agents, effectifs « restés stables » depuis 2015 alors que le volume des signalements « a doublé ». Le Vaillant refuse enfin de trancher sur l'avenir de TikTok en Europe, « cette décision relevant de la représentation nationale », et renvoie de même au Parlement l'arbitrage sur la vérification d'âge, citant la reconnaissance faciale en Chine tout en notant les « objections légitimes au regard de la protection des libertés publiques ».
Ce que l'audition apporte
Un éclairage clinique et administratif : la grille de l'emprise sectaire appliquée aux communautés d'influenceurs, un cas documenté (Ophenya) porté devant la justice, et des verbatims d'adolescentes rares dans le dossier. Elle apporte aussi, en sens inverse, plusieurs bornes posées par l'auditionné lui-même — allégations non vérifiées, ciblage intentionnel non établi, refus de position sur l'interdiction — et déplace la responsabilité vers l'État autant que vers la plateforme : loi de 2023 non appliquée, DSA insuffisamment maîtrisé par les administrations, moyens stables face à des signalements qui doublent.