Qui est auditionné
Emmanuelle Piquet est entendue le 13 mai 2025 (réunion n°9, seconde audition de la séance), sous la présidence de M. Arthur Delaporte, comme thérapeute et maître de conférences à l'Université de Liège. Elle prête serment, puis consacre son propos liminaire à détailler ses quatre « terrains » : dix-huit ans de clinique au sein d'un regroupement d'une quarantaine de praticiens (France, Suisse, Belgique), avec « environ 2 000 consultations annuelles » sur le harcèlement ; deux diplômes universitaires qu'elle coordonne à Liège ; la formation et la supervision du service de pédopsychiatrie du CHU de Montpellier ; des interventions en établissements, notamment dans les académies de Créteil et de Versailles. Elle indique un soutien de la Fondation pour l'enfance ayant permis d'ouvrir un dispensaire à deux euros la séance.
Ce profil éclaire sa position : elle parle depuis le harcèlement scolaire hors ligne, adossé à l'école de Palo Alto (approche systémique, « escalade complémentaire » entre une victime en position basse et un leader en toute-puissance), et non depuis l'étude des plateformes. Elle dit s'appuyer aussi sur les travaux de Benoît Galland, Anne Cordier, Margot Déage et Grégoire Borst.
La substance
Sa thèse centrale déplace le cadrage de la commission. Elle conteste d'abord la solidité du concept : « Il convient tout d'abord de souligner l'absence de consensus sur la définition du cyberharcèlement, un terme principalement utilisé par les adultes mais jamais par les enfants ou les adolescents. » Elle en tire une mise en garde chiffrée — « les estimations de prévalence du cyberharcèlement chez les enfants varient de 3 % à plus de 70 %, rendant ces chiffres peu significatifs » — et oppose sa propre clinique : « sur les cinq dernières années, nous n'avons recensé aucun cas de cyberharcèlement isolé ». Dans 7 à 8 % des cas de son échantillon, le harcèlement en face-à-face se prolongerait en ligne comme « caisse de résonance », d'où sa conclusion : « la stratégie la plus efficace pour combattre le cyberharcèlement consiste à éradiquer le harcèlement en face à face. » Les canaux dominants seraient selon elle les messageries (groupes WhatsApp de classe, Snapchat) ; le revenge porn constituerait une exception (7 à 8 % des situations de cyberharcèlement).
Sur TikTok, elle est explicite sur les limites de son observation : « Je dois admettre que nos observations en matière de harcèlement concernant TikTok sont limitées ». Elle reporte alors la charge sur d'autres risques : l'exposition algorithmique — « une jeune fille qui se livre à des pratiques d'automutilation peut rapidement se retrouver exposée à des contenus encourageant des pratiques plus dangereuses ou des méthodes pour dissimuler ces comportements » ; la hausse des hospitalisations pour gestes auto-infligés chez les filles en 2022 (+246 % chez les 10-14 ans, +163 % chez les 15-19 ans, +106 % chez les 20-24 ans), chiffres qu'elle avance sans en citer la source dans le verbatim et qu'elle présente comme confrontés à des « hypothèses cliniques » ; une « auto-psychiatrisation » romantique où il « devient, dans certains groupes de collégiens et de lycéens, valorisé de souffrir de troubles du comportement alimentaire, de se dire borderline, bipolaire » ; enfin son témoignage le plus alarmant, des collégiennes prises dans « une véritable compétition autour de la tentative de suicide la plus spectaculaire », tendance que « TikTok contribue indéniablement à amplifier », formulé « à mes yeux ».
Les enjeux et les confrontations
Il n'y a pas d'affrontement, mais deux recadrages du président : « Nous souhaiterions que vous vous concentriez sur la question du cyberharcèlement et, plus particulièrement, de TikTok », puis « Pouvez-vous nous éclairer davantage sur les spécificités liées à TikTok ? » — l'auditionnée revenant à chaque fois vers le harcèlement scolaire général. La tension de fond est là : la rapporteure Laure Miller pose le cadre prudent de la commission (« Bien qu'il n'y ait pas de consensus sur la nature exacte de ce lien, il semble y avoir un accord sur le rôle amplificateur des réseaux sociaux ») et décrit un cyberharcèlement « sans limite temporelle ou spatiale » ; Piquet lui répond en concédant l'effet « terrier de lapin » de TikTok, mais en niant la centralité du sujet : « le cyberharcèlement n'est pas le problème majeur auquel notre jeunesse est confrontée ». Interrogée sur les deux mesures en débat, elle tranche : « Concernant l'interdiction des appareils dans les établissements scolaires, je soutiens cette mesure. Je suis, en revanche, extrêmement sceptique quant à une interdiction plus large », les jeunes trouvant « inévitablement des moyens de contourner ces restrictions ». Aucune question de députés n'est enregistrée ; la séance s'achève sur une invitation à transmettre des compléments écrits.
Ce que l'audition apporte
Un éclairage clinique, non épidémiologique ni technique : ni algorithme, ni modération, ni DSA, ni vérification de l'âge, ni ByteDance ne sont abordés. Les responsabilités qu'elle pointe sont institutionnelles et éducatives — l'échec de la lutte contre le harcèlement, le « manque criant de soutien à la parentalité », la « mollesse énervée » des adultes oscillant entre laxisme et interdiction — plutôt que centrées sur la plateforme. Sa doctrine : responsabilisation contre interdiction, règles claires (« une ou deux heures par jour », portable interdit après 22 heures), dialogue plutôt que diabolisation, et une éducation à l'esprit critique fondée sur les biais cognitifs, la seule vérification des sources tendant selon les travaux de Grégoire Borst « à les rendre excessivement sceptiques, voire conspirationnistes ». Elle apporte enfin un élément à décharge sur les réseaux, « salvateurs pour certains jeunes, notamment ceux de la communauté LGBTQIA+ » rejetés par leur famille.