Qui est auditionné
M. Bruno Gameliel est entendu sous serment comme psychopédagogue et psychothérapeute, dans la seconde partie de la réunion n° 12, sous la présidence de M. Arthur Delaporte. Il consacre son propos liminaire à définir sa discipline, « souvent méconnue » : la psychopédagogie, « branche de la psychologie du développement qui s'intéresse aux problématiques scolaires », née en France après 1945 pour traiter les difficultés d'apprentissage liées à des facteurs externes.
Ce profil éclaire son angle : il parle en praticien de terrain — patientèle de troubles de l'attention (TDAH), troubles « dys », phobies scolaires et sociales, enfants à haut potentiel — et non en chercheur produisant des données sur la plateforme. Il précise d'ailleurs avoir « récemment découvert » TikTok, et il annonce d'emblée une prudence de méthode : « Je précise ici que je ne diabolise pas les écrans et le numérique, dont les effets sur le plan cognitif et comportemental peuvent être positifs. La question devient cependant délicate lorsqu'il s'agit des mineurs. »
La substance
Sa grille de lecture est un concept qu'il dit avoir énoncé lors d'une conférence récente, la « délégation cognitive » : la technologie constituerait « aujourd'hui un problème sociétal, voire civilisationnel », avec une dépendance croissante des apprenants et la perte de repères qu'il énumère — effort, respect, autorité, sens.
Le socle de son argumentation est neurodéveloppemental. Selon lui, les effets délétères s'expliquent « en partie par le fait que leur développement cérébral n'est pas achevé, la maturité cérébrale n'étant atteinte qu'entre vingt et vingt-cinq ans » ; il décrit des « phases sensibles » liées à la sérotonine et à la dopamine, une plasticité élevée dans l'enfance et un « mode marionnette » jusqu'à six ans, les fonctions exécutives n'étant pas pleinement opérationnelles avant six ou sept ans.
Sur le versant cognitif, il affirme une baisse de concentration, une recherche de gratification immédiate et une atteinte de la mémoire de travail par le défilement rapide, le circuit neuronal se trouvant « considérablement simplifié ». Il invoque « des études » sans les nommer, et une seule source datée : « Une étude italienne de 2021 met en évidence l'impact de ces pratiques sur différents aspects de la mémoire ». Son point le plus singulier porte sur l'ennui : « contrairement à ce que nous laisse penser notre société de consommation du bien-être, l'ennui joue un rôle fondamental dans le développement cognitif », en activant le « mode par défaut » du cerveau, utile à la mémorisation, à l'empathie et à la consolidation des apprentissages.
Sur le versant émotionnel et social, il cite l'anxiété pouvant évoluer vers des états dépressifs, les complexes d'infériorité, la pression sur l'image de soi, les troubles de la perception corporelle « pouvant mener à des désordres alimentaires, comme pourront vous le confirmer pédopsychiatres et nutritionnistes », et, « dans certains cas extrêmes », des comportements dangereux « tels que l'automutilation ou les idées suicidaires », dont la scarification chez des préadolescents. Il termine sur le « Blackout challenge », « consistant à se priver d'air jusqu'à l'évanouissement ».
Sa nuance décisive porte sur le lien de causalité : « Bien que les études sur ce sujet nécessitent encore du temps pour être pleinement évaluées, un consensus se dégage, selon lequel TikTok agit comme un amplificateur des difficultés psychologiques préexistantes, particulièrement chez des personnes déjà vulnérables. » Ce « consensus » est affirmé par lui, non documenté dans l'audition.
Les enjeux et confrontations
Il n'y a pas d'affrontement : aucun député n'intervient, la rapporteure Laure Miller pose deux questions et le président clôt sans relance. La rapporteure cadre elle-même la thèse à laquelle l'auditionné souscrira — « bien que ces plateformes ne soient pas nécessairement à l'origine du mal-être, elles jouent indéniablement un rôle d'amplificateur » — et rapporte l'audition de la veille des familles de victimes, dont des enfants suicidés, et des images restées « imprégnées dans leur rétine ».
Le point sensible est ailleurs : l'écart entre l'ampleur des affirmations (effets sur la mémoire, l'automutilation, le suicide) et l'appareil probatoire mobilisé, réduit à une étude non référencée et à l'expérience clinique. Sa remarque d'entrée sur l'acronyme TikTok, qu'il rapproche « des troubles involontaires verbaux et physiques et des troubles obsessionnels compulsifs », relève du procédé rhétorique et non de la démonstration.
Apport au dossier
Sa préconisation est la plus tranchée de l'audition, et va au-delà du seul seuil discuté par la commission : « Je recommanderais donc d'interdire totalement les écrans jusqu'à l'âge de six ans, puis de mettre en place une régulation stricte au-delà », en s'alignant « sur les pratiques de certains pays qui interdisent l'utilisation des réseaux sociaux jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans ». Il plaide une action « multimodale » : « En tant que législateurs, vous avez un rôle primordial à jouer en définissant un cadre clair pour l'école et les parents », les professionnels accompagnant la mise en œuvre auprès de parents « souvent démunis ». Il pointe enfin la responsabilité des éditeurs : « Il est également nécessaire de réguler et de modérer strictement ces applications et les entreprises qui les développent ». Ni le DSA, ni la vérification de l'âge, ni la monétisation, ni la dimension ByteDance/Chine ne sont abordés. Il propose d'accompagner les travaux du futur rapport.