Qui parle, et à quel titre
M. Cyril di Palma est délégué général de Génération numérique, association loi 1901 créée en 2015, héritière d'une structure fondée fin 2003. Il dit s'exprimer « au nom de l'expérience acquise au cours de ces vingt-deux dernières années ». L'association revendique une trentaine de salariés, 24 intervenants, un réseau d'environ 2 000 établissements scolaires partenaires, 6 000 à 6 500 séances d'éducation par an et près de 300 000 personnes rencontrées annuellement en présentiel, autour de trois axes : bon usage d'internet et lutte contre le harcèlement, égalité filles-garçons, lutte contre la désinformation et esprit critique.
Le point le plus notable du profil est déclaré d'emblée, sous serment : « Génération numérique reçoit effectivement, depuis sa création, des fonds de diverses entreprises du secteur, en numéraire ou sous forme de coupons publicitaires […]. Ces entreprises sont Google, TikTok, Snapchat, X, Meta, mais nous travaillons aussi avec la Fondation SFR et Orange. » Il affirme que ces contributions « ne changent en rien » sa manière d'opérer, sa neutralité étant selon lui adossée à l'agrément du ministère de l'éducation nationale. L'audition n'établit ni ne conteste d'influence effective : c'est une déclaration de l'intéressé, que le président prend acte sans la discuter. Elle reste utile au lecteur pour situer un témoin qui, sur plusieurs points, freine la mécanique accusatoire de la commission.
La substance
Di Palma ne vient pas apporter une thèse sur les effets de TikTok, mais un matériau et une posture de terrain. Il remet à la commission une enquête comparative 2020-2025 issue de questionnaires anonymes en milieu scolaire : environ 5 000 élèves de 11-14 ans par an, un échantillon 2025 de 5 944 jeunes, dont 2 573 déclarent posséder un compte TikTok, isolés en sous-groupe.
Sur ces chiffres, il pose lui-même une limite méthodologique. Quand la rapporteure Laure Miller lit les résultats comme une description de la plateforme (41 % mentionnent des contenus pornographiques, 47 % des images de bagarres ou de violence), il rectifie : « Il ne s'agit pas des contenus présents sur TikTok, mais des réponses de la base de jeunes qui déclarent avoir un compte sur TikTok. Ainsi, leurs réponses ne concernent pas forcément TikTok. » Même refus de trancher sur les écarts observés (contrôle parental, écrans dans la chambre, usage nocturne) : « il est difficile de définir ce qui est la cause et ce qui est la conséquence », deux hypothèses concurrentes coexistant, d'où sa recommandation de « lancer une étude scientifique, incluant des groupes de parole et une enquête quantitative ».
Sur l'âge, il se dit favorable à un âge minimal d'inscription et juge la majorité numérique à 15 ans « plutôt pertinente », en déplaçant l'enjeu vers l'effectivité du contrôle de l'âge. Il se distancie du seuil de 13 ans : « Nous n'avons jamais préconisé l'âge de 13 ans. Cette limite a été établie par les plateformes américaines en conformité avec leur législation nationale. » Il distingue enfin contenus illégaux et contenus « gris » : la pornographie est interdite avant 18 ans, mais pour le reste, « il n'existe pas de qualification légale précise interdisant leur accès avant un certain âge ».
Les enjeux et les frottements
Deux désaccords de cadrage traversent l'échange, sans devenir des affrontements. La rapporteure pose la singularité de TikTok — « L'algorithme de TikTok est singulier et peut rapidement enfermer les utilisateurs dans des contenus qu'ils n'ont pas nécessairement choisis. De plus, la modération sur TikTok n'est pas forcément à la hauteur » — et surenchérit sur la métaphore de l'auditionné : « C'est comme si vous autorisiez des inconnus à entrer dans la chambre de vos enfants ». Di Palma répond en écartant l'effet tunnel : il faut « éviter de nous focaliser uniquement sur TikTok » au risque de négliger Discord, Twitch, Telegram ou les jeux en ligne. Après sa rectification statistique, la rapporteure maintient sa lecture — « Il n'en demeure pas moins que les faits nous démontrent qu'il y a beaucoup de contenus problématiques » — et doit relancer deux fois pour obtenir une position nette sur l'âge minimal, l'auditionné ayant d'abord renvoyé aux repères existants (règle 3-6-9-12 de Serge Tisseron) et à une consommation « avec modération ». Il refuse par ailleurs d'aller sur le terrain psychologique, renvoyant aux auditions de Vanessa Lalo et Séverine Erhel.
Le président Arthur Delaporte, lui, tire du même document une lecture plus chargée : exposition aux bagarres supérieure de cinq points dans le sous-groupe TikTok, insultes discriminatoires deux fois plus fréquentes chez les non-utilisateurs à l'inverse, et ce constat qu'il souligne : « les jeunes utilisateurs de TikTok se confient moins à des adultes, malgré leur exposition à des contenus plus choquants ». Il ouvre une piste de politique publique — une « brigade numérique d'intervention dans les établissements » qui relèverait de l'éducation nationale plutôt que du tissu associatif.
Ce que l'audition apporte
Un jeu de données de terrain sur les 11-14 ans, assorti par son producteur lui-même d'un avertissement contre sa surinterprétation. Un déplacement des responsabilités : vers l'État (fragmentation et défaut de pilotage, absence de cartographie des acteurs, précarité budgétaire — dotation SG-CIPDR passée d'environ 100 000 à 30 000 euros, chiffrage de 20 à 25 millions d'euros par an pour toucher 800 000 jeunes), vers les producteurs de contenus (« les contenus présents sur internet sont majoritairement produits par des humains »), et vers le droit lui-même, dont la zone grise explique selon lui l'impasse de la modération. Une doctrine, enfin : parler d'« éducation à la citoyenneté » plutôt que d'éducation au numérique.