Qui est auditionné
Mme Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l’Égalité entre les hommes et les femmes (HCEFH) et ancienne ministre, est entendue sous serment par la commission, présidée par Arthur Delaporte. Son angle est celui de son institution : non pas la clinique ni la technique algorithmique, mais l’égalité femmes-hommes et le sexisme en ligne. Elle s’appuie sur les travaux du HCEFH — un rapport de 2022 sur le « cercle vicieux du sexisme dans le numérique », un rapport sur la pornocriminalité — et sur une étude menée en partenariat avec des étudiants de Sciences Po Paris. Ce profil éclaire à la fois la force et la limite de son propos : elle documente précisément la représentation des femmes dans les contenus, mais renvoie explicitement l’analyse des effets sanitaires à d’autres — « Je laisserai le soin aux professionnels de santé que vous auditionnerez et qui connaissent mieux le sujet que nous ».
La substance
Sa thèse : TikTok mérite un traitement distinct des autres réseaux parce qu’il est le plus utilisé par les mineurs et exerce de ce fait une « influence éducative » sur eux. Elle avance, sans citer de source dans le verbatim, que « 70 % des usagers de TikTok en France ont moins de 24 ans, dont un enfant sur deux est âgé de 11 à 12 ans » et qu’« environ 76 millions d’utilisateurs dans le monde ont été signalés pour avoir moins de l’âge minimal, soit 13 ans, uniquement en 2023 ».
Le cœur factuel de son exposé est l’étude Sciences Po des 100 vidéos les plus visionnées en 2022, dont elle tire un « constat sans appel » : 31 des 100 contenus proviennent de comptes gérés par des femmes ou cogérés, 36 % des personnages sont des femmes, 35 % des rôles principaux ; 20 % des contenus véhiculent une image dégradante de la femme, 61 % des vidéos présentent des comportements stéréotypés masculins, les archétypes féminins observés étant la femme réservée (18 %), hystérique (16 %) et séductrice (13 %).
Sur la santé mentale, elle relaie des chiffres attribués à des travaux tiers ou non sourcés : « au bout de cinq ou six heures passées sur la plateforme, près d’une vidéo sur deux parle de ce sujet de manière potentiellement nocive. C’est dix fois plus que ce qui est présenté aux comptes n’ayant indiqué aucun intérêt pour la santé mentale » ; et, selon un rapport de Common Sense Media, 69 % des adolescentes très déprimées exposées au moins une fois par mois à du contenu lié au suicide, 45 % des filles interrogées se disant dépendantes. Elle décrit aussi les contenus pro-minceur et leurs slogans — « Tu n’es pas moche, tu es juste grosse ». Sa formulation reste prudente sur le mécanisme : l’algorithme est « accusé de créer des bulles de contenus homogènes ».
Sur le modèle économique, interrogée par la rapporteure Laure Miller, elle répond « Oui, certainement » : « L’objectif consiste bien à maintenir les consommateurs, c’est-à-dire nos jeunes, le plus longtemps possible sur la plateforme, en générant un certain nombre de contenus qui les rendent dépendants ».
Ses remèdes : des comités mixtes fixant des normes anti-biais de genre et des « audits “sexués” » des données ; des obligations européennes et des signaleurs de confiance habilités à faire retirer les contenus ; surtout la création d’un délit de sexisme, faute d’un cadre légal aussi clair que sur le racisme ; enfin la généralisation des cours d’éducation à la vie affective (Evars), incluant l’explication des algorithmes et des « ingérences des puissances étrangères ».
Les enjeux et les confrontations
Le point le plus contradictoire vient de Thierry Perez (RN), qui dit sa « gêne » : elle passe sous silence ces « nombreuses femmes influenceuses » qui « prônent la chirurgie esthétique auprès des plus jeunes ». Elle ne conteste pas le fond et invoque le format : « je n’ai eu que dix minutes […] Je les dénonce tout autant que vous ».
Le président Delaporte l’interpelle juridiquement, articles à l’appui (222-33 et R. 625-8-3 du code pénal) : ces textes ne couvriraient-ils pas déjà de tels propos ? Elle maintient sa demande de loi dédiée — « Tout dépend de l’interprétation » — et concède ne connaître aucune « sanction qui ait été prononcée pour un délit de sexisme ». Delaporte ouvre alors une piste que la commission retient : la France pourrait imposer des règles d’ordre public « sans même tenir compte du cadre du DSA ».
Deux limites sont assumées sans détour : le HCEFH n’a pas échangé avec les plateformes depuis son rapport, et sur la question de la rapporteure relative aux prédicateurs et au voile, elle répond « Nous ne nous sommes pas penchés spécifiquement sur ce sujet » avant de généraliser son mécanisme de radicalisation algorithmique.
Ce que l’audition apporte
Un angle absent des autres auditions : la mesure quantifiée du sexisme dans les contenus les plus vus. Une thèse de responsabilité — « Il existe une totale impunité de la part des plateformes qui considèrent qu’il s’agit d’un domaine privé » — étendue au recul général de la modération depuis l’élection de Donald Trump (Meta) et l’arrivée d’Elon Musk à la tête de X. Et un levier législatif précis, le délit de sexisme, présenté comme la condition manquante pour obtenir des retraits. Son mot de conclusion sur TikTok : « Aujourd’hui, ils se défilent, mais ils portent une très grande responsabilité. »