Qui parle, et à quel titre
L'audition, ouverte à 14 h 05 sous la présidence d'Arthur Delaporte, est conjointe et réunit trois cliniciens en visioconférence, tous trois ayant prêté serment et déclaré n'avoir aucun conflit d'intérêts : Mme Karine de Leusse, psychologue, « psychothérapeute clinicienne spécialisée dans les effets inconscients du numérique », qui dit assurer « trente à quarante consultations hebdomadaires uniquement sur cette problématique » depuis des années ; le Dr Anne-Hélia Roure, médecin psychiatre en cabinet libéral, qui reçoit « environ quarante à cinquante adolescents par semaine » ; et le Dr Philippe Babe, pédiatre, chef du service des urgences pédiatriques du CHU Lenval de Nice, « cinquième service d'urgences pédiatriques de France » avec 55 000 enfants reçus par an.
Le profil est donc homogène : trois praticiens de terrain qui parlent depuis leur clinique et leur patientèle, non depuis des travaux épidémiologiques. C'est la force et la limite de l'audition — les constats énoncés sont des observations et des affirmations de praticiens, non des données de population générale, et plusieurs chiffres cités portent sur des échantillons cliniques auto-sélectionnés.
La substance
Karine de Leusse déplace d'emblée le débat de l'addiction aux écrans vers une atteinte psychique de fond : « TikTok n'est pas simplement un divertissement mal encadré, mais un espace qui désorganise en profondeur le rapport au temps, au corps, à soi, aux autres. C'est un outil de déconstruction psychique. » Elle décrit un usage compulsif détaché du contenu — « Le scroll est devenu un geste réflexe, un toc numérique, compulsif, une caresse, un tic, un apaisement » — des jeunes qui « font » du TikTok, un « syndrome du personnage principal », et des effets genrés opposés : sursexualisation précoce chez les filles (« Elles n'habitent plus leur corps, elles le décorent »), « hypervirilité » et besoin de contrôle sur l'image chez les garçons. Elle rapporte aussi des parents « insultés, menacés, frappés » pour avoir posé une limite, jusqu'à la formule très chargée : « Les enfants sont devenus les terroristes de la maison ». Sa proposition conclusive est réglementaire et concrète : « On ne laisse pas un bar ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ni un casino. Alors pourquoi TikTok échapperait-il à cette règle de bon sens ? » — d'où des horaires collectifs imposés à la plateforme.
Anne-Hélia Roure apporte des cas individuels chiffrés : Gaspard, 16 ans, « 90 heures par semaine sur son téléphone », dont 75 sur TikTok et plus de 1 000 notifications, dont elle souligne qu'il « allait bien avant » et vivait « dans un environnement familial sain » ; Léa, qui « se scarifie tous les soirs sur TikTok, soutenue et encouragée par une communauté ». Elle évoque des « challenges MMA » d'étranglement, le choking dans la sexualité des jeunes, des troubles alimentaires, des demandes de Botox à 15 ans, et avance que « 100 % des jeunes filles que je reçois ont perdu confiance en elles après s'être inscrites sur les réseaux sociaux ». Elle désigne TikTok comme « le plus dangereux parce qu'il s'agit du plus puissant, celui dont l'algorithme est le plus addictif », sans fournir de mesure comparative, et affirme un caractère durable des atteintes : « L'après n'est pas l'avant en matière de troubles psychiques. » Elle cite enfin un chiffre attribué à Mark Zuckerberg — « seuls 10 % à 20 % de l'usage des réseaux sociaux » serviraient à communiquer avec des personnes réellement connues — sans que la source soit vérifiée en séance.
Philippe Babe témoigne d'un rajeunissement et d'une accélération aux urgences : l'âge des cas est « passant de 16-18 ans il y a cinq ans à 12-14 ans, voire moins encore aujourd'hui » ; les intoxications volontaires au paracétamol liées à un « challenge » ont été « multipliées par sept depuis le début de l'année » dans son service (dernier cas : une enfant de 13 ans, médicament apporté à l'école par une camarade). Il rapporte aussi des enfants qui « appeler le 15 pour signaler des actes de maltraitance lorsqu'on les empêche d'accéder aux réseaux sociaux ».
Les enjeux et les points de friction
Il n'y a pas de confrontation : les trois auditionnés sont convergents et la rapporteure Laure Miller les oriente plus qu'elle ne les contredit. Elle pose l'angle central de la commission — dissocier le problème de modération de celui de la conception : « Même si nous parvenions demain à un monde parfait où TikTok modérerait l'intégralité de ses contenus dangereux […] la plateforme est en elle-même sujette à caution, tant elle capture l'attention des jeunes, en leur proposant notamment des mesures de récompenses », puis : « Quel que soit le contenu qu'ils véhiculent, diriez-vous que les réseaux sociaux ont par nature un impact sur la santé mentale de nos jeunes ? » Elle interroge aussi le rôle propre du smartphone, l'association des parents (rappelant les auditions de familles endeuillées) et l'utilité d'une limite d'âge malgré « les risques de contournement ».
Le seul écart net porte sur l'interdiction. Babe la refuse frontalement — « Il ne me semble pas envisageable d'interdire les écrans avant 15 ans » — au motif que « les parents ne sont pas non plus exemplaires dans leur usage du smartphone », et privilégie l'éducation dès la maternelle (« il est déjà trop tard au collège ») ; Roure juge au contraire la limite d'âge « utile » pour cadrer parents et enfants ; de Leusse la trouve « intéressante » surtout pour légitimer le cadre parental, mais insuffisante seule. Babe se rallie explicitement à la proposition d'horaires, jugée « plus entendue qu'une interdiction pure et dure avec un âge barrière ».
Ce que l'audition apporte
Un éclairage clinique de première main sur les symptômes (sommeil, attention, image de soi, conduites à risque) et une donnée locale chiffrée et datée (paracétamol ×7 dans un service d'urgences), mais aussi une doctrine : la responsabilité est déplacée du jeune vulnérable vers le cadre — « on vient pathologiser des enfants alors qu'en réalité, le cadre de société a aussi permis que ces enfants tombent malades » (Roure) — et vers la conception même de la plateforme. L'audition verse au dossier une piste réglementaire inédite dans le corpus, le couvre-feu horaire imposé à la plateforme, alternative ou complément à la limite d'âge. Les liens causaux affirmés entre usage de TikTok et troubles psychiques y sont posés à partir de cas cliniques, sans donnée épidémiologique produite en séance ; ni le président ni la rapporteure ne les mettent en discussion. Aucune question de député autre que la rapporteure n'est enregistrée ; Delaporte clôt en invitant les trois praticiens à transmettre tout complément écrit.