Qui est auditionné
M. Miloude Baraka est co-fondateur de Live’up Agency, agence dite MCN (Multi-Channel Network) fondée il y a deux ans et demi, qui accompagne des créateurs sur TikTok Live — « plus de 2 800 influenceurs, dont environ 1 200 actifs ». Ce n’est donc ni un chercheur ni un régulateur, mais un intermédiaire économique du live, dont le métier est de professionnaliser des créateurs et d’en optimiser la performance. Sa déclaration d’intérêts, faite sous serment dès l’ouverture, cadre toute la lecture de son propos : « Je déclare n’être ni employé ni représentant de TikTok, bien que TikTok fasse partie de mes clients. » Interrogé par le président Arthur Delaporte sur la nature de ce lien, il précise : « Effectivement, nous facturons nos services à TikTok qui nous rémunère en conséquence. » L’auditionné est donc rémunéré par la plateforme sur laquelle porte l’enquête, tout en étant lui-même sanctionné par elle — position double qui explique qu’il défende TikTok sur certains points et la critique vivement sur d’autres.
La substance
Sa thèse centrale est celle d’une industrie naissante à professionnaliser plutôt qu’à interdire. Il décrit l’économie du live : catégories de formats (live-guests, live-gaming, live-matchs, lives artistiques), le live-match opposant deux créateurs cinq minutes, chacun mobilisant sa communauté par likes, partages, commentaires et dons. Sa métaphore fondatrice : « TikTok a transposé dans le monde numérique ce qui se passait autrefois dans la rue avec les artistes de rue, qui posaient leur chapeau ».
Chiffres avancés par lui : des dons allant « d’un dixième de centime d’euro à plusieurs euros » (le président ajoutant « Voire à plusieurs centaines d’euros ») ; des revenus de 10 à 15 euros par mois pour un débutant, jusqu’à 10 000 à 20 000 euros pour une « élite très restreinte » ; une clé de répartition inédite — « pour chaque euro dépensé sur TikTok Live, 50 centimes reviennent à l’influenceur et 50 centimes à TikTok », l’agence touchant une « commission minime » sur la part de la plateforme ; un temps de visionnage moyen de deux à trois minutes en live contre cinq secondes pour une vidéo classique ; 15 à 20 signalements algorithmiques par mois ; un « nettoyage mensuel » de 20 à 100 créateurs exclus.
Sur l’autorégulation, il revendique avoir élaboré fin 2023 « la première charte déontologique du live », d’une quinzaine de pages, incluant la protection des mineurs. Sur la modération, il tient un double discours assumé : TikTok serait remarquablement efficace sur les contenus sexualisés et les redirections vers OnlyFans ou Telegram (« bannissement quasi instantané, généralement en moins de vingt-quatre heures »), les créateurs étant alors contraints de « passer par Instagram où la modération est moins stricte » ; mais « excessivement punitive » envers les agences, avec une IA qui « manque cruellement de nuance » — un influenceur banni définitivement pour avoir dit « je n’aime pas quand il y a des blancs comme ça », interprété comme raciste. Il décrit le « score de santé » imposé aux agences (noté 0 à 100, sous 50 l’agence perd le droit d’opérer ; seuil de 0,8 % de bannissements) et déplore que ses preuves d’accompagnement soient « systématiquement rejetées ». Sur les mineurs, il se dit favorable à des contenus éducatifs (« C’est pas sorcier »), à la prévention parentale et aux écoles « sanctuaires d’interactions sociales réelles ».
Les enjeux et les confrontations
Le président Delaporte conteste d’abord la banalisation du don : « Pour filer cette métaphore, l’artiste de rue n’était généralement pas millionnaire. » Il pousse ensuite sur le lien financier agence-influenceur jusqu’à obtenir la clé 50/50, et pose l’axe central de l’enquête : les « relations parasociales » et la gamification favoriseraient dépendance et exploitation financière des spectateurs. Réponse de Baraka : « Je considère tout excès comme néfaste », suivie du cas d’une influenceuse — « extérieure à notre agence » — qui « aurait feint des relations amoureuses avec certains fans pour des gains financiers ».
Second point de friction : le taux d’exclusion. Delaporte en déduit environ 10 % de l’effectif écarté chaque mois et tranche : « Ce chiffre révèle l’existence de dérives significatives parmi les créateurs. » Baraka refuse cette lecture, y voyant une question d’« adéquation » avec la vision de l’agence. La rapporteure Laure Miller teste la portée réelle de la charte (demande de transmission, caractère obligatoire, sanctions) ; l’auditionné concède qu’« il est humainement impossible de garantir le respect absolu de la charte », son seul pouvoir étant l’exclusion, et reconnaît qu’avec 800 influenceurs actifs simultanément la surveillance des lives est « matériellement impossible ». Il esquive une première fois la demande d’exemples de lives réussis en renvoyant la question (« Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par un live qui fonctionne bien ? »), Delaporte répliquant : « C’est à vous de nous éclairer sur ce point. » Ramené par la rapporteure au mandat de la commission — la proportion de mineurs dans l’audience —, il répond ne disposer d’aucune donnée : « TikTok nous a informés que la collecte de données sur les mineurs est interdite par la législation européenne. » Delaporte oppose qu’Instagram, lui, fournit cette information. Anne Genetet (EPR) cherche à comprendre l’intérêt économique de TikTok et rappelle que « la collecte de données constitue également une source de revenus » ; Stéphane Vojetta (EPR) sonde le placement de produits, les redirections vers OnlyFans ou Telegram et la reconversion d’anciens « influvoleurs » vers le live.
Ce que l’audition apporte
Elle documente de l’intérieur la chaîne économique et disciplinaire du live : répartition des dons, commissionnement des agences par la plateforme, système d’amendes et de score de santé par lequel TikTok délègue aux agences une part du contrôle des contenus. Elle éclaire aussi un angle mort : un acteur professionnel de l’écosystème déclare opérer sans connaître l’âge de son public — « je n’ai jamais vu de graphique mentionnant spécifiquement les mineurs » — la protection des données étant invoquée pour justifier cette cécité. La doctrine défendue est celle de l’autorégulation professionnelle (charte, formation, projet d’« Académie Live », salariat des créateurs) assortie d’une responsabilité déclinée hors cadre de travail : « nous ne pouvons pas être tenus responsables des propos tenus par un créateur ». Les responsabilités qu’il pointe visent à la fois TikTok — sanctions non contradictoires, IA sans nuance — et l’environnement éducatif et parental.