Qui est auditionné
M. Hugo Travers, journaliste et vidéaste, fondateur de HugoDécrypte, est entendu sous serment par la commission, sous la présidence d’Arthur Delaporte. Il n’est ni chercheur, ni régulateur, ni victime : il parle en producteur professionnel de contenus d’information sur TikTok, c’est-à-dire en acteur qui vit de la plateforme tout en la commentant. Il le déclare d’emblée au titre des liens d’intérêt : son média est monétisé par TikTok et « nous avons collaboré avec TikTok en 2024 dans le cadre d’un partenariat éditorial à l’occasion du Festival de Cannes ». Ce profil éclaire sa position tout au long de l’audition : il documente précisément les effets de l’algorithme et de la modération sur son travail, mais aborde la question des mineurs par le prisme de l’éditeur, pas par celui des dommages psychologiques, et se montre réservé sur les mesures restrictives.
La substance
Les ordres de grandeur, tels qu’il les avance. Présence sur TikTok depuis mars ou avril 2020, au moment du premier confinement ; trois à dix vidéos par jour ; une rédaction de dix journalistes titulaires de la carte de presse au sein d’une équipe de trente personnes ; « plus de 7 millions d’abonnés sur TikTok, et […] près de deux milliards de vues par an » ; plus de 20 millions d’abonnés cumulés tous réseaux. Chiffres attribués à l’auditionné, non vérifiés en séance.
L’algorithme. Il le décrit de l’extérieur : « Concernant l’algorithme, il s’agit, comme pour la plupart des réseaux sociaux, d’une sorte de boîte noire. » Il en tire un constat expérientiel, formulé comme tel : « Ce qui nous paraît certain, c’est que, comme beaucoup d’autres plateformes, TikTok cherche à maximiser le temps passé par les utilisateurs sur les contenus », avec un enjeu de rétention — « nous avons le sentiment […] que TikTok met en avant les vidéos qui sont visionnées non seulement quelques secondes, mais aussi de manière prolongée ». Il souligne aussi la rupture introduite par TikTok (pertinence plutôt qu’abonnement), qui permet à un compte neuf de faire des millions de vues, et note que ce modèle est désormais repris ailleurs.
Les mineurs, angle mort de mesure. « Dans le cas spécifique de TikTok, nous rencontrons une difficulté majeure qui est l’impossibilité d’accéder aux statistiques concernant les utilisateurs mineurs. » Ses données affichent une prédominance des 18-24 ans puis des 25-34 ans, mais il juge ces chiffres biaisés ; la présence de mineurs lui est attestée par les questions reçues sur le baccalauréat ou le brevet.
Modération et contournement. Il rapporte une modération automatique par mots-clés : « le simple mot « cigarette » peut déclencher une modération automatique, entraînant la suppression du contenu ou son invisibilisation ( shadow ban ) », ainsi que des directs de manifestations suspendus. Réponse du média : « Nous modifions parfois l’orthographe de certains mots sensibles ou utilisons des astérisques pour éviter la détection automatique », sans certitude d’efficacité.
Chine et censure — élément à décharge. « À notre connaissance, nous n’avons jamais été confrontés à une censure politique ou à des restrictions liées à l’appartenance de TikTok à un groupe chinois », ayant traité les Ouïghours et les droits de l’homme avec « plusieurs millions de vues ». Propos borné à son expérience.
Monétisation. Programme que TikTok préfère qualifier de « système de récompense », jugé opaque et faible : « les revenus générés sont loin d’être suffisants pour rémunérer une équipe de journalistes », contre un modèle YouTube plus abouti et « relativement transparent ». Les lives, peu pratiqués par lui, « semblent effectivement plus lucratifs ».
Désinformation par IA. Il alerte sur des comptes imitant les médias « utilisant des voix générées par intelligence artificielle », sur le clonage de sa propre voix — « qui n’est pas spécifique à TikTok » — et sur la résurgence de vidéos anciennes décontextualisées.
Les enjeux et les confrontations
L’audition est courtoise, sans mise en cause de l’auditionné, mais deux pistes de régulation lui sont soumises et il les écarte l’une après l’autre. Arthur Delaporte lui présente les travaux de la commission comme un acquis — « nos auditions ont révélé que les contenus polémiques ou violents tendent à être davantage mis en avant par l’algorithme que les contenus à caractère informatif. Confirmez-vous ces biais ? » : Travers ne confirme pas, et répond en décrivant les avantages (démocratisation de la visibilité, personnalisation) avant d’évoquer des « risques significatifs » sans les rattacher au biais suggéré. Sur la labellisation des créateurs de qualité, refus net : « Je ne suis pas favorable à la labellisation des créateurs de contenu », au motif qu’il n’aurait lui-même pas été labellisé à ses débuts et que la légitimité du certificateur — institution publique ou plateforme — pose problème. Sur l’interdiction des réseaux aux moins de quinze ans : « Je dois avouer que cette idée me met mal à l’aise », pour deux raisons — la faisabilité technique et le report vers d’autres plateformes, puis le périmètre : « Les problématiques liées à la santé mentale, à l’impact psychologique ou à la désinformation ne se limitent pas aux jeunes. » Laure Miller cherche à faire dire à un créateur si l’algorithme défavorise l’information ; elle obtient surtout une réponse sur la modération. Sa question sur la réactivité de TikTok aux signalements produit une révélation d’asymétrie : le circuit public « peut parfois prendre du temps », mais « notre statut de compte parmi les plus suivis en France sur TikTok nous confère l’avantage de disposer d’un contact direct au sein de l’entreprise ». Anne Genetet (EPR) demande s’il existe une liste officielle des sujets sensibles et si le législateur devrait en établir une ; Travers avoue son ignorance et renvoie la difficulté à la tension entre droit à l’information et modération, tout en jugeant qu’aucune solution — plateforme, organisme public, communauté d’utilisateurs à la manière des notes sur X — n’est satisfaisante. Sur les revenus, seule réticence explicite : « Je ne suis pas certain de pouvoir communiquer publiquement les chiffres précis, mais je pourrai vous transmettre certains éléments. » Stéphane Vojetta (EPR), co-auteur avec Delaporte de la loi du 9 juin 2023 sur l’influence commerciale, interroge la comparaison entre plateformes ; Travers relativise le poids de TikTok face à Instagram et YouTube.
Ce que l’audition apporte
Un point de vue d’éditeur professionnel, qui documente l’opacité de la plateforme depuis l’intérieur de son écosystème : algorithme illisible, critères de monétisation flous, critères de modération non publiés, données sur les mineurs inaccessibles même à un compte de sept millions d’abonnés, traitement des signalements différencié selon la taille du compte. Il apporte aussi, sur deux points, des éléments qui vont à l’encontre de thèses fortes du dossier : l’absence de censure politique constatée sur les sujets chinois, et le refus de valider le biais algorithmique en faveur des contenus polémiques. Sa doctrine tient en un déplacement : plutôt que d’interdire aux mineurs ou de certifier les créateurs, il pointe la modération automatique comme entrave au droit à l’information et désigne la désinformation générée par IA comme le risque montant — un risque qu’il dit non spécifique à TikTok.