Qui est auditionné
M. Mathieu Barrère, journaliste et réalisateur pour « Envoyé spécial » (France 2 / France télévisions), est entendu sous serment au titre d’une enquête de quatre mois consacrée à la vente de contenus, principalement pornographiques, sur OnlyFans (multinationale britannique) et Mym (start-up française). Son documentaire, OnlyFans, Mym, du porno chez nos ados, n’était pas encore diffusé au moment de l’audition : il le précise d’emblée — « Je précise, en préambule, que le reportage n’a pas encore été diffusé et que son contenu reste donc confidentiel à ce stade. » Ce profil situe sa position : il ne parle ni en chercheur, ni en régulateur, mais en enquêteur de terrain, ce qui donne à son témoignage une force empirique (tests directs, sources internes, immersion) et, corrélativement, des limites qu’il assume lui-même — chiffres non certifiés, informations non confirmées officiellement. Son objet n’est pas TikTok mais l’écosystème que TikTok alimente, ce qui déplace l’audition vers un angle latéral du mandat de la commission.
La substance
Sa thèse centrale : ces plateformes payantes reposent économiquement sur les réseaux sociaux — « Instagram, TikTok, Snapchat et X sont tous concernés » — qui servent au recrutement des modèles et à la promotion, via de simples liens en biographie ou en story, la publicité étant surtout portée par des influenceurs et stars de téléréalité. Il décrit une stratégie de « fausse transparence » : une vitrine grand public (musique, cuisine, sport, sponsoring d’Alexandre Müller par OnlyFans, de Mym par DJ Snake) masquant une réalité qu’il chiffre avec prudence — « Bien que je ne dispose pas de chiffres officiels vérifiés, plusieurs sources, notamment internes à Mym, suggèrent que 80 à 90 % du contenu de ces plateformes serait à caractère pornographique. »
Il constate une rupture générationnelle : « Les quinze à trente ans connaissent presque tous ces deux plateformes, tandis que la majorité des plus de quarante ans en ignore jusqu’à l’existence. » Sur la vérification de l’âge, il rapporte un contrôle assuré principalement par IA (marge d’erreur annoncée de 1,3 an pour les 13-17 ans) et un test à charge : « Nos tests ont révélé des failles dans ce système, avec une validation rapide malgré l’utilisation d’une pièce d’identité modifiée par Photoshop. » Mym déclarerait douze modérateurs et sept agents pour la certification, mais aurait refusé de dire si un contrôle humain intervient systématiquement : « je laisse donc à chacun la liberté d’estimer si, dans un délai de quinze minutes, une vérification humaine a réellement pu être effectuée. » Des sources internes évoquent, sans confirmation, une sous-traitance au Sri Lanka. Il affirme avoir « rencontré et discuté avec de très nombreux mineurs présents sur ces plateformes ».
Autres éléments chiffrés qu’il avance : créateurs certifiés déclarés par Mym passant de 8 499 (2021) à 167 000 ; chiffre d’affaires de Mym de 3 à 100 millions d’euros en six ans ; commission de 20 % par transaction ; agents (OFM) percevant « jusqu’à 80 % des revenus » ; contrats de modèles revendus 300 à 500 euros sur Telegram ; « tchateurs » rémunérés 8 à 15 % ; packages de contenus achetés 800 dollars puis retouchés par IA, le visage étant « chang[é] à volonté ». Sur la modération des réseaux, il juge les filtres contournés (astérisques « Onl*Fans », GetAllMyLinks, multi-comptes) : « Bien qu’une politique de modération soit mise en place, elle est donc inefficace à ce stade. » Il met enfin en cause l’absence de contrôle externe, « l’Arcom se déclarant incompétente et la police ne pouvant agir sans dépôt de plainte préalable », et s’étonne que Mym bénéficie du soutien de l’État via la mission « French Tech ».
Les enjeux et les confrontations
L’audition n’est pas conflictuelle : nul contradicteur de la plateforme n’est présent, et les députés cherchent des leviers plutôt qu’à éprouver le témoin. La rapporteure Laure Miller recadre sur l’objet de la commission — « concernant les plateformes, et plus particulièrement TikTok qui fait l’objet de nos travaux, avez-vous connaissance de mécanismes de blocage mis en place pour empêcher le renvoi vers OnlyFans ou Mym ? » — et demande l’efficacité réelle des vérifications d’âge. Anne Genetet (EPR) reconnaît son ignorance du sujet et pose la question de la faisabilité : une régulation de TikTok ne déplacerait-elle pas simplement le phénomène ? Claire Marais-Beuil (RN) cherche d’éventuels reversements financiers des réseaux sociaux vers ces plateformes — Barrère répond qu’à sa connaissance il n’existe « pas de lien direct » — puis propose un contrôle par le moyen de paiement, piste qu’il relativise (RIB d’un tiers majeur, pièces retouchées). Stéphane Vojetta (EPR), qui annonce ses propres amendements et avoir ouvert un compte OnlyFans pour étudier le modèle, pousse vers une qualification de « prostitution 2.0 » et de « proxénétisme moderne ».
C’est là que le témoin résiste à l’orientation de la question : « Le terme de proxénétisme 2.0 est évocateur mais, juridiquement, tant que les échanges restent numériques et que la modèle est consentante, il n’existe pas de moyen de rendre ces pratiques pénalement répréhensibles. » Il dit n’avoir identifié ni bascule vers la prostitution physique dans le périmètre étudié, ni cas d’images exploitées sans consentement. Deuxième nuance à décharge, sur la responsabilité des plateformes : « Il est important de préciser que ce ne sont pas les plateformes elles-mêmes qui mettent en place des stratégies de rabattage et que Mym et OnlyFans ne ciblent pas directement les jeunes » — ce sont, selon lui, agents et influenceurs. Troisième prudence, sur les contenus TikTok eux-mêmes : « Sur TikTok, on trouve par exemple des lives de plusieurs heures montrant des jeunes femmes pratiquant du sport en tenue de fitness, certes suggestive, mais pas illégale en soi », et il ajoute que « la limite de [s]a compétence » ne lui permet pas de dire où placer le curseur.
Ce que l’audition apporte
Un éclairage sur un angle mort : le rôle de TikTok non comme lieu du dommage, mais comme couloir d’acheminement vers des plateformes payantes. La doctrine que Barrère défend est étroite et opérationnelle — agir sur les liens plutôt que sur les contenus : « l’interdiction de placer des liens de redirection, quels qu’ils soient, serait déjà un pas significatif », avec l’argument que la friction ajoutée (retenir un nom, s’inscrire, chercher) réduirait fortement un trafic aujourd’hui quasi direct. Les responsabilités qu’il pointe sont réparties : les agents et influenceurs pour le rabattage et les formations « empreintes de références masculinistes et misogynes » ; les plateformes pour l’opacité et la faiblesse du contrôle d’âge ; les pouvoirs publics pour le vide de régulation et un accompagnement « French Tech » dont le ministère de l’économie a, dit-il, refusé de s’expliquer. Le président Arthur Delaporte clôt en relevant que ces travaux « mettent en lumière des phénomènes souvent peu visibles » et invite le journaliste à transmettre des éléments écrits.