Qui est auditionné
Quatrième des cinq auditions de la réunion n°21, présidée par M. Arthur Delaporte. M. Morgan Lechat se présente comme « professeur de physique-chimie et créateur de contenu scientifique sur TikTok, avec une audience de plus de 400 000 abonnés » (média « Monsieurlechat », équipe de cinq personnes). Il déclare ses intérêts : contenus monétisés via le fonds des créateurs et collaborations rémunérées avec des institutions ou des marques, « systématiquement signalés » et n’impliquant « jamais de produits spécifiquement destinés aux mineurs ». Enseignant passé à temps partiel puis en disponibilité depuis la rentrée 2024, il occupe une position à double casquette : praticien de la plateforme et témoin de terrain sur ses effets en classe. D’où une tonalité ni réquisitoire ni plaidoyer, et des réserves répétées sur les limites de sa propre expertise.
La substance
Sa thèse est celle d’un usage à double face. Côté bénéfices, la plateforme « stimule la curiosité et peut même susciter des vocations », sa présence d’enseignant y étant une porte d’entrée vers la science ; il défend « l’importance de la présence d’experts légitimes sur les réseaux sociaux, pour contrer la prolifération d’individus se présentant comme experts sans posséder les qualifications requises ».
Côté préoccupations, il livre des observations de classe présentées comme empiriques : « j’ai observé empiriquement une certaine baisse d’empathie chez les élèves, potentiellement liée à l’exposition à des contenus non hiérarchisés sur la plateforme », le défilement mêlant divertissement léger et sujets graves affectant selon lui la capacité des jeunes à hiérarchiser l’information. Il signale des troubles du sommeil fréquents (« des élèves arriver en classe avec les yeux rouges et gonflés »), des élèves contestant l’enseignement au nom d’informations non vérifiées, et juge « préoccupante et potentiellement aliénante » l’utilisation de TikTok comme moteur de recherche. Sa préoccupation première porte sur l’exposition non filtrée à l’information dure : « mes élèves ont appris l’assassinat d’un enseignant en France sur TikTok, ce qui contraste fortement avec mon expérience de jeunesse où l’exposition médiatique se limitait essentiellement au journal de 20 heures. »
Sur l’algorithme, il décrit un « mécanisme d’échantillonnage » : la vidéo est d’abord montrée à une fraction de l’audience, non-abonnés compris, et sa diffusion s’élargit selon l’engagement (rétention, likes, commentaires, partages — les partages ayant selon lui « un poids particulièrement important »). Il assortit aussitôt ce constat d’une réserve : « Je ne suis pas un expert en ingénierie algorithmique, mais un professeur de physique-chimie qui partage son expérience pratique des plateformes. » Il détaille la fabrique du contenu — public cible, « hook » (« Les cinq premières secondes sont déterminantes pour capter l’attention du spectateur »), storytelling — et juge ce fonctionnement désormais commun à TikTok, Reels et YouTube.
Chiffres avancés, à créditer au témoin : fonds de créateurs « à environ 30 ou 40 centimes pour mille vues » pour une vidéo de plus d’une minute, éligibilité au-delà de 10 000 abonnés, contre « quasiment un euro » à l’origine ; collaborations commerciales rémunérées « entre 500 et 3 000 euros » ; audience à environ 55 % de femmes sur TikTok et Instagram ; et une donnée transmise par la plateforme elle-même dans le cadre du hashtag #apprendresurTikTok — « TikTok nous a informés que 20 % des vues provenaient d’utilisateurs de plus de trente-cinq ans ». Sur les lives, qu’il pratique ponctuellement sans solliciter de cadeaux, il porte une critique de design : « Les utilisateurs ont l’impression de dépenser une monnaie virtuelle en envoyant ces cadeaux, alors qu’il s’agit en réalité d’argent réel dépensé sur la plateforme. »
Les enjeux et confrontations
Trois moments de tension, sans affrontement frontal. Mme Claire Marais-Beuil (RN) relève une contradiction possible : « Vous avez qualifié votre connaissance des algorithmes de limitée, alors qu’ils sont pourtant utilisés pour vos vidéos » — et demande s’il adapte ses vidéos à une tranche d’âge pour être mis en avant. Il répond en décrivant la méthode tout en indiquant viser un public large plutôt que le vocabulaire adolescent.
Le président Delaporte pousse sur la modération. Lechat rapporte avoir signalé une créatrice se disant professeure de physique-chimie et diffusant des allusions sexuelles au moyen de bonbons, « bien que je ne connaisse pas les suites données à mon signalement ». Relancé (« Vous n’avez pas vérifié par la suite ? »), il concède un réflexe d’évitement : « Face aux contenus qui me dérangent, j’ai pour habitude de bloquer les comptes concernés afin de ne plus y être exposé. » Le président pointe aussi une limite du témoignage : « Je constate que votre expérience utilisateur n’est pas particulièrement approfondie, notamment concernant les lives ».
Sur l’interdiction des réseaux aux moins de quinze ans, il refuse de trancher, y compris après relance : « Je n’ai pas de position tranchée sur cette proposition », puis « Je reste neutre sur cette question, principalement en raison des difficultés pratiques que je perçois dans la mise en œuvre d’une telle mesure » — des élèves de sixième y accédant déjà. Il renvoie aux neurosciences et préfère un cadre réglementaire signalant les dangers, sur le modèle des classifications par âge des films. Ce retrait contraste avec sa seule position ferme : « Je m’oppose fermement à l’utilisation des téléphones dans les établissements scolaires ».
Apport au dossier
L’audition documente la plateforme depuis l’intérieur du métier de créateur : mécanique de visibilité, économie du CPM et sa baisse dans le temps, critique éthique de la monnaie virtuelle des lives, angle mort du signalement sans retour. Elle apporte des recommandations tournées vers l’amont scolaire et familial : campagnes gouvernementales d’envergure « à l’image des campagnes menées sur les dangers du téléphone au volant ou les risques liés à l’alcool », module de formation des enseignants, moyens supplémentaires « aux psychologues de l’éducation nationale, aux assistants d’éducation et aux conseillers principaux d’éducation ». Elle éclaire un vocabulaire de terrain — le cyberharcèlement « que les jeunes désignent aujourd’hui par le terme de « pressing » ». Le président assume enfin le cadrage de cette séquence d’auditions de créateurs : « nous refusons d’adopter une vision manichéenne, en considérant que tout est néfaste ou que tous les acteurs présents sur ces plateformes agiraient avec malveillance ».