Qui est auditionnée
Dernière des cinq auditions de la réunion, Mme Anna Baldy, 22 ans, se présente comme « activiste humanitaire et créatrice de contenu (Bavardage) », connue sous le pseudonyme de « Grande Bavardeuse ». Elle est entendue sous serment, en séance publique, par le président Arthur Delaporte. Sa première phrase est une déclaration d’intérêt : « Je perçois effectivement des revenus reversés par TikTok sur la base des audiences de mes vidéos. » Son profil est triple et éclaire l’ambivalence de sa position : ancienne utilisatrice intensive et mineure sur la plateforme (inscrite à quinze ans), diplômée de sciences politiques produisant du contenu politique et éducatif depuis un an (160 000 abonnés), et ancienne intervenante auprès d’acteurs de la protection de l’enfance. Elle n’est ni chercheuse ni juriste et le dit : sur plusieurs points, elle parle en témoin et en praticienne, non en experte.
La substance
Sa thèse centrale est un refus du procès en bloc : « je refuse toutefois de dépeindre une jeunesse passive et crédule », et elle décrit TikTok comme « un espace d’accessibilité à l’information gratuit », vecteur de « contre-discours » et de pluralisme face à « un contexte de concentration médiatique préoccupant ». Elle assume la contradiction — critiquer l’algorithme tout en en vivant — au nom d’une « philosophie gramscienne » d’investissement des espaces culturels accessibles.
À charge, elle dénonce « l’impunité totale qui règne dans cette immense cour de récréation virtuelle, où circulent sans modération des vidéos et des commentaires empreints d’un racisme assumé et d’une misogynie insidieuse », et lit trois commentaires orduriers reçus sous une vidéo où elle citait une statistique Insee (« 82 % des personnes mises en cause pour des actes violents sont des hommes »). Elle estime — sans l’étayer — que ces messages ont « probablement » été écrits par des mineurs, et que le cyberharcèlement est d’une ampleur « exponentielle » envers les jeunes femmes non blanches.
Sur l’algorithme, elle affirme que l’opacité est « un fait reconnu par de nombreux créateurs » et « semble délibérée afin d’empêcher toute manipulation du système ». Elle avance deux observations personnelles, non vérifiées par des données de plateforme : une vidéo mentionnant « Palestine » générerait « dix fois moins de vues qu’une autre », et le mot « viol » rendrait un contenu quasi invisible — d’où un contournement lexical qu’elle décrit comme une tendance croissante parmi les créateurs : « viol » devient « V », « agression sexuelle » se transforme en « AS » ou « SA » — des stratégies qui « visent à éviter le déréférencement des vidéos, sans pour autant parler de censure à proprement parler ».
Sur le design, elle témoigne de l’intérieur : « même à vingt-deux ans, je reste sensible à un algorithme conçu pour générer une forme d’addiction », et « À vingt ans, j’ai réalisé que mes doigts cherchaient instinctivement l’icône de TikTok avant même que mon cerveau n’en formule consciemment le désir ». Elle avance, comme jugement propre, que « TikTok, du fait de son fonctionnement algorithmique, tend à exploiter le mal-être et le désespoir ressentis par ses utilisateurs, en particulier les adolescents ».
Sur la modération, elle nuance : le filtrage automatique des commentaires est « très performant », une adresse dédiée aux créateurs s’est montrée « très réactive » lors d’une usurpation d’identité — mais est restée sans réponse pour une créatrice féministe cyberharcelée. Son grief principal porte sur l’aval : « La problématique majeure concernant le signalement réside dans l’absence de suivi. » Chiffres avancés : revenus de 900 à 1 400 euros par mois via le revenu par mille vues ; audience à 71 % féminine, 58,7 % de 18-24 ans, et « environ 0,5 % » de mineurs — proportion qu’elle juge elle-même sous-estimée.
Les enjeux et les confrontations
Le point de friction est l’interdiction des moins de quinze ans, sur laquelle elle prend le contre-pied de la ligne testée par la rapporteure Laure Miller : « je reste prudente quant à l’efficacité des interdictions pures et simples », les adolescents contournant les restrictions comme pour les sites pornographiques, et la prévention et l’éducation constituant selon elle « des leviers plus efficaces ». Miller insiste en invoquant les SkinnyTok et une modération insuffisante : « ne devrions-nous pas envisager l’application d’un principe de précaution pour les plus jeunes ? » Baldy accepte alors partiellement l’objection — elle s’oppose à « une responsabilisation excessive des enfants » — puis se retire du débat : « je ne me considère pas comme la plus qualifiée pour trancher ». Thierry Sother (Soc) l’attaque sur la cohérence de son « combat culturel » « alors que de nombreux chercheurs ont démontré les limites de cette approche en raison des bulles cognitives ». Delaporte, lui, formule une critique structurelle qu’elle prolonge sans la contredire : le modèle RPM serait « particulièrement problématique, dans la mesure où des contenus choquants peuvent s’avérer plus rémunérateurs que des contenus de qualité ». Il conclut : « Vos propos reflètent parfaitement la complexité du débat que nous menons au sein de cette commission. » Ni le DSA, ni la dimension ByteDance/Chine, ni les lives ne sont abordés.
Ce que l’audition apporte
Un point de vue de créatrice rémunérée par la plateforme qu’elle critique, assumé comme tel dès le serment. Elle documente concrètement l’effet du design sur la production éditoriale (les premières secondes « cruciales », l’euphémisation des mots sensibles), le risque propre à la viralité pour les créateurs mineurs « qui peuvent se retrouver à s’adresser à des dizaines de milliers de personnes sans y être préparés », l’opacité des statistiques d’audience sur la part de mineurs, et une anecdote à charge sur la déresponsabilisation des plateformes — un représentant de Snapchat rejetant, selon elle, la faute sur les enfants. Sa doctrine défendue est explicite : éducation et prévention plutôt qu’interdiction, régulation plutôt que rejet.