La part du citoyenTikTok et les mineurs

12 juin 2025 · réunion n°26

Audition — Mme Marlène Masure, responsable du contenu États d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique, directrice exécutive du développement commercial et marketing, et Mme Marie Hugon, responsable des enquêtes réglementaires européennes, responsables de TikTok France

MMMarlène MasureMHMarie Hugon

Qui est auditionné, et ce que le profil éclaire

Dernière audition d'une série consacrée à TikTok, la commission entend, sous serment, deux responsables de TikTok France : Marlène Masure, responsable du contenu pour la zone Europe-Moyen-Orient-Afrique et directrice exécutive du développement commercial et marketing, et Marie Hugon, responsable des enquêtes réglementaires européennes. Le partage des rôles structure toute la séance : Masure parle contenus, créateurs, partenariats médias et valeur culturelle de la plateforme ; Hugon parle DSA, régulateurs et procédures en cours. Aucune des deux n'exerce de responsabilité sur la modération ou le produit, ce qu'elles rappellent régulièrement pour renvoyer à d'autres équipes (Trust and Safety, Dublin, marketing produit) ou à des réponses écrites — motif récurrent d'insatisfaction de la commission.

La substance : la doctrine défendue

Masure décrit un algorithme fondé sur « les centres d'intérêt » et non sur les connexions, avec classification des contenus « matures » ou « non recommandés » exclus du fil des mineurs et un « principe de dispersion » censé prévenir l'enfermement. Hugon avance les chiffres de TikTok : 91 % des contenus problématiques supprimés « avant même qu'ils n'aient été vus » en France, 509 modérateurs francophones, 1 % du contenu retiré ; Masure ajoute 6 000 personnes à la modération, 1,7 million de vidéos retirées en France sur un trimestre (dont ~400 000 sur la santé mentale) et 6,6 millions en 2024. Côté mineurs : limite par défaut de 60 minutes (inspirée d'un travail avec l'hôpital pour enfants de Boston), rappel à 100 minutes, notifications push coupées la nuit, contrôle parental permettant de piloter « quasiment toute l'expérience » de l'enfant. Sur l'âge, Hugon est explicite : « L'âge est déclaratif. » TikTok dit supprimer a posteriori les comptes de moins de 13 ans — 642 000 en France en 2024 — et utiliser la technologie Yoti, que Masure présente comme « cette solution française, éprouvée ». Sur ByteDance, elle expose le projet Clover (12 milliards d'euros, data centers Dublin/Finlande/Norvège, tiers de confiance NCC Group) et affirme n'avoir aucun lien avec Douyin. La ligne de fond est double : le sujet « dépasse TikTok » et relève du secteur entier, et « Faut-il interdire ou prévenir ? »

Les confrontations

La rapporteure Laure Miller ouvre par une question frontale : TikTok est-il un espace sûr ? Masure ne s'y engage pas — « Qui suis-je pour l'affirmer ? Je suis une salariée collaboratrice d'une très grande entreprise. » Sur l'âge, Delaporte rend public le chiffre déclaré par TikTok (4,5 % d'utilisateurs de 13-17 ans), l'oppose aux mesures Médiamétrie (64 % des 11-17 ans mensuels) et en conclut qu'« environ deux tiers des mineurs mentent sur leur âge » ; Masure conteste la source, faute d'accord avec Médiamétrie, et répond sur les 642 000 comptes : « Oui, mais nous les avons attrapés. » Le cœur de l'audition est une démonstration par captures d'écran : « suicide » et « scarification » sont bloqués, mais « comment se pendre », « mes parents me battent », l'émoticône zèbre ou le drapeau suisse renvoient des contenus problématiques, sans message de prévention, depuis un compte créé comme mineur ; plusieurs vidéos signalées ont reçu « Aucune infraction trouvée », appel compris. Masure demande de « regarder vidéo par vidéo » et estime que certains contenus semblaient de sensibilisation ; Delaporte oppose : « N'est-ce pas, déjà, quatre de trop ? » Sur le design, Masure répond « Nous ne sommes rien sans les gens qui créent du contenu, nous ne sommes qu'une plateforme technologique » — « C'est de la langue de bois ! », coupe le président. Miller résume : « Nous avons le sentiment, en vous écoutant, que vous avez allumé un gigantesque incendie que vous tentez d'éteindre avec un verre d'eau. » Le député Stéphane Vojetta (EPR) prolonge l'image (« ce camion de pompiers est bien petit ! ») et dit ne pas croire, sous serment, que TikTok ignore le taux d'activation du contrôle parental. Autres points de friction : le bannissement d'AD Laurent après l'interpellation de la ministre Aurore Bergé, celui d'Alex Hitchens le jour même, la suppression tardive de #SkinnyTok, les 70 000 € annuels versés à e-Enfance, le refus d'ÉduConnect, l'ignorance revendiquée de Douyin et des « Kentucky Files ». Hugon finit par dire se sentir « sans être systématiquement placés en position d'accusés » — la commission n'étant « pas un tribunal ».

Ce que l'audition apporte

Elle fixe la doctrine de TikTok en séance : obligation de moyens et non de résultat (« Il s'agit donc plutôt d'une obligation de moyens »), attente d'un standard européen harmonisé, renvoi au secteur. Elle établit aussi, par la confrontation, deux faits opposés à ce discours : l'âge n'est pas vérifié à l'entrée, et des contenus suicidaires accessibles via l'algospeak restent en ligne après signalement et appel. De nombreuses données (taux d'activation du contrôle parental, échelle de bannissement, poids des lives et des revenus publicitaires) sont renvoyées à l'écrit, le président évoquant une possible réinvitation autour du 15 juillet.