La part du citoyenTikTok et les mineurs

24 juin 2025 · réunion n°30

Audition — Mme Sarah Bouchahoua, responsable des affaires publiques France de Snapchat

SBSarah Bouchahoua

Qui parle, et à quel titre

Sarah Bouchahoua est responsable des affaires publiques France de Snapchat. Elle est entendue sous serment, seule, à huis clos : elle avait demandé ce format en invoquant des raisons de sécurité, et le président Arthur Delaporte précise avoir accepté « une exception », Snapchat n’étant « pas au cœur des travaux » de la commission consacrée à TikTok. L’audition remplace une table ronde des plateformes à laquelle elle n’avait pu participer.

Son profil éclaire sa ligne : lobbyiste du numérique depuis plus de huit ans, ancienne collaboratrice parlementaire de la députée Laetitia Avia (proposition de loi contre les contenus haineux en ligne), elle se réclame d’une expertise réglementaire — Snapchat aurait « travaillé à la rédaction » du DSA avec des eurodéputés. Sa position n’est pas défensive au sens strict : elle plaide moins l’innocence de sa plateforme que sa différence de nature avec les autres.

La substance

Thèse centrale : Snapchat serait structurellement différent des réseaux à fil infini. Pas de likes ni de « métrique de comparaison sociale », ouverture sur le mode caméra « et non sur un fil d’actualité infini qui inciterait à scroller », cœur de produit centré sur la messagerie privée réciproque, comptes « toujours » privés. Elle avance qu’une étude indépendante non commandée (université d’Amsterdam, Pr Patti Valkenburg, 479 adolescents de 14 à 17 ans, 100 jours) conclut que « Snapchat est la seule plateforme à avoir eu un impact positif sur le bien-être des jeunes » — affirmation de la plateforme, non vérifiée par la commission.

Chiffres avancés par elle : plus de 850 millions d’utilisateurs mensuels dans le monde, 26,7 puis 26,9 millions en France, dont 2,6 millions de mineurs de 13-17 ans déclarés ; 1 108 modérateurs pour l’UE dont 163 francophones, majoritairement à Londres ; taux de précision de 95 % et 85 % transmis à la Commission européenne ; délais médians entre détection et action de 2 minutes (contenus sexuels), 23 minutes (exploitation sexuelle de mineurs), 10 minutes (automutilation et suicide), 27 minutes (discours haineux). Elle reconnaît que certaines fonctionnalités « peuvent être considérées comme addictives, comme les Snapstreak – les fameuses flammes », tout en les disant facultatives et sans notification d’extinction. Sur la vérification de l’âge, elle affirme qu’aucun outil fiable n’existe : Yoti, utilisé par TikTok, ne distinguerait pas « 14 ans et 7 mois » de « 15 ans et 2 mois » et aurait eu une marge d’erreur de 30 %. Sa doctrine : la solution passe par les systèmes d’exploitation des téléphones, avec un signal d’âge transmis aux applications (API annoncée par Apple), et par une régulation européenne harmonisée (DSA/DMA) plutôt que des « initiatives nationales fragmentées » — dont l’interdiction française des sites pornographiques, suivie selon elle d’une explosion des téléchargements de VPN.

Les enjeux et les confrontations

La rapporteure Laure Miller pose d’emblée le cadre : « nous nous intéressons moins à tout ce que vous déployez déjà pour protéger les enfants qu’à ce qu’il reste à faire ». Elle interroge émojis et snapflammes comme dispositifs de dépendance, puis attaque le cœur : « Vous ne pouvez pas commencer votre propos en expliquant que la priorité absolue de Snapchat est la protection des enfants et nous dire ensuite qu’en l’absence de solution tout à fait satisfaisante, vous préférez ne rien faire. C’est totalement contradictoire. » Sur la modération, elle oppose les délais vantés à la réalité : « Comment expliquez-vous cet énorme trou dans la raquette ? », relevant que des bannissements récents ont dû être obtenus par des tiers, dont le président lui-même.

Delaporte conduit l’arithmétique de l’âge : 10 % de mineurs déclarés contre 20 à 25 % estimés, donc « au moins la moitié de vos utilisateurs mineurs apparaissent comme majeurs » — estimation du président, que l’auditionnée refuse de commenter, opposant un âge moyen déclaré de 36 ans (Médiamétrie : 35) et « le fameux effet Harry Potter ». Il la pousse aussi sur le modèle économique de Nasdas (9 millions d’abonnés, « plusieurs centaines de milliers d’euros par mois » selon l’intéressé) : elle ne connaît pas le montant. Sur Alex Hitchens, elle répond qu’il n’a pas de compte ; le président lit alors des vignettes publiées sur Spotlight. Sur le trafic de drogue (arrestation en Corrèze le 24 avril 2025), elle répond : « Il ne se fait pas uniquement sur Snapchat. »

Thierry Sother (SOC) conteste la qualification revendiquée : Snapchat « s’apparente plutôt à un réseau social », et compare la réponse graduée à la promesse d’un enfant de six ans. Josiane Corneloup (DR) relaie le chiffre d’une ONG britannique faisant de Snapchat la plateforme la plus utilisée pour le pédopiégeage — accusation attribuée à une source tierce, non établie par la commission — à quoi l’auditionnée oppose que « l’anonymat n’existe pas sur internet ».

Ce que l’audition apporte

Un point de comparaison latéral au dossier TikTok : une plateforme concurrente livre publiquement ses effectifs de modération, ses délais médians et la marge d’erreur d’un outil de vérification d’âge que TikTok, qui l’utilise, n’avait pas mentionnée — Delaporte le souligne explicitement. Elle documente aussi une doctrine industrielle : responsabilité première reconnue aux plateformes (« les plateformes sont les principales responsables de la vérification de l’âge »), mise en œuvre reportée sur les OS, et refus des régulations nationales isolées. Les députés y opposent l’écart persistant entre outils annoncés et contrôle effectif.