La part du citoyenAudiovisuel public

4 février 2026 · réunion n°26

Audition, ouverte à la presse, de Mme Aurélie Filippetti, M. Franck Riester, Mme Roselyne Bachelot, et Mme Rima Abdul-Malak ( en visio ), anciens ministres de la Culture

AFAurélie FilippettiM. Franck RiesterFranck RiesterMme Roselyne BachelotRoselyne BachelotMme Rima Abdul-MalakRima Abdul-Malak

Qui est auditionné

Audition conjointe, ouverte à la presse, de quatre anciens ministres de la Culture, venus « prendre du recul » sur plus de dix ans de politique audiovisuelle : Aurélie Filippetti (PS, ministre 2012-2014), Franck Riester (centre/droite, 2018-2020, aujourd'hui député), Roselyne Bachelot (droite, 2020-2022) et Rima Abdul-Malak (société civile, 2022-2024), cette dernière en visioconférence depuis Beyrouth où elle dirige le quotidien L'Orient-Le Jour. Chacun a prêté serment. Abdul-Malak est ici la voix la plus exposée : c'est sous son mandat que la redevance a été supprimée au profit d'une fraction de TVA, et elle ouvre en attaquant frontalement la démarche de la commission.

La substance

Les quatre ministres défendent d'une seule voix un audiovisuel public « pilier de la démocratie » (Filippetti) aux missions par nature non rentables — information approfondie, création française, jeunesse, proximité, outre-mer, sport féminin, handisport — que le privé ne peut assurer seul. Aucun ne soutient la privatisation, Riester compris : « Contrairement à Mme Sicard, je suis contre la privatisation de l'audiovisuel public ».

Abdul-Malak pose la thèse la plus tranchée : elle dénonce, « au fur et à mesure des auditions de cette commission, [le] sentiment d'une vaste entreprise de dénigrement ayant pour objectif de plaider en faveur de la privatisation », qu'elle impute au groupe UDR du rapporteur, « allié au Rassemblement national ». Elle avance les chiffres du service public comme première défense : 500 M€ de France Télévisions dans la création, « 96 % des fictions diffusées en soirée sur France 2 [...] sont françaises [...] contre 67 % pour TF1 et 27 % pour M6 », six heures d'information quotidienne sur France 2 contre deux heures trente sur TF1, 190 M€ d'économies et -6 % d'effectifs entre 2017 et 2022. Sur le financement, elle assume la suppression de la redevance (« assise sur la possession d'un poste de télévision », assiette obsolète) et son remplacement par la TVA, compensé « à l'euro près », tout en regrettant la suspension de la trajectoire pluriannuelle et des COM après son départ. Sur la holding, elle s'y oppose — préférant, comme Bachelot, des « synergies par le bas » sans « structure chapeau ». Divergences internes assumées : Riester seul défend la holding ; Filippetti et Bachelot regrettent la redevance qu'Abdul-Malak ne regrette pas.

Les enjeux et confrontations

La séance est dominée par un bras de fer entre le rapporteur Charles Alloncle (UDR) et les auditionnés, puis, plus surprenant, entre Alloncle et le président de séance Jérémie Patrier-Leitus (HOR), membre de la majorité qui a créé la commission. Alloncle martèle trois griefs : le rendement du budget public (« Comment justifiez-vous que 1 euro de budget chez France Télévisions produise bien moins de résultats que 1 euro de budget chez TF1 ? ») ; l'écart entre les +205 M€ de dotations 2021-2024 (Cour des comptes) et le « fantasme d'une baisse » ; enfin un soupçon d'« insincérité des comptes » opposant le communiqué FTV (« comptes à l'équilibre ») au rapport de la Cour (déficit cumulé, risque de dissolution). Il insiste aussi sur les rémunérations et une prime de « près de 80 000 euros » pour Delphine Ernotte, et insinue une « proximité particulière » entre Abdul-Malak et Ernotte — que Bachelot balaie : « je ne déjeune pas avec elle et nous ne partons pas en vacances ensemble ! ».

Les ministres esquivent le procès en insincérité (Abdul-Malak : « ce n'est pas à moi de juger ici de leur sincérité »), renvoient prime et gestion au conseil d'administration et à la ministre actuelle, et opposent une lecture à euro constant : à 20-33 % d'inflation, les dotations ont baissé. Sur C8, en réponse à Sicard (RN), Abdul-Malak recadre le débat sur la légalité, non les opinions : la non-reconduction de la fréquence est « une décision indépendante prise par l'Arcom ». La bataille culmine sur Mediawan (producteur externalisé détenu par le fonds américain KKR) : Alloncle y voit une privatisation rampante ; le président l'accuse de « désinformation » (« arrêtez de nous faire croire que Mediawan est un agent de l'étranger »), puis, après l'insinuation qu'il aurait « des liens avec Mediawan », suspend brutalement la séance. Le tutoiement du rapporteur (« Mais Jérémie, qu'est-ce que tu fais ? ») trahit une fracture personnelle au sein même du camp fondateur de la commission.

Ce que l'audition apporte

Elle établit un front transpartisan (droite, centre, gauche, société civile) contre la privatisation et documente une doctrine du service public non réductible à l'audience. Surtout, elle révèle une division interne inédite : le président désavoue publiquement son rapporteur sur la méthode et sur les faits (nationalité de Mediawan), Balanant (Dem) lui reprochant d'avoir « posé cinquante fois les mêmes questions » sur le salaire d'Ernotte. Les accusations lourdes — insincérité des comptes, entreprise « au bord de la faillite », privatisation déguisée — restent des soupçons portés par le rapporteur, non validés par les auditionnés ni étayés dans le débat.