Qui est auditionné
Audition conjointe, ouverte à la presse, de trois structures qui observent les médias. M. Aymeric de Lamotte, directeur général adjoint de l'Institut Thomas More (think tank « libéral conservateur » créé en 2004, France-Belgique), est le locuteur principal. Face à lui, l'association Acrimed (Action-Critique-Médias, 1996), représentée par son président Mathias Reymond et le journaliste Jérémie Younes, porte une critique structurelle et sociologique des médias ; et Denis Morineau, président de Médias citoyens, présente sa structure comme « uniquement un compte X », sans personnalité morale, animé par trois à cinq bénévoles. Les quatre prêtent serment devant la commission présidée par M. Jérémie Patrier-Leitus, en présence du rapporteur Charles Alloncle.
La substance
Le cœur du débat est l'étude de février 2026 de l'Institut Thomas More, réalisée par intelligence artificielle sur plus de 2 000 heures de programmes, 7 053 émissions, sept antennes publiques (septembre-novembre 2025). Elle conclut à un biais éditorial structurel de gauche : note globale de -10, 57 % des émissions marquées à gauche contre 16 % à droite, France Culture à -29, France Inter à -23, France 5 à -17, des émissions comme « C politique » (-58) ou « Complément d'enquête » (-55,5) très mal notées. De Lamotte y voit un « pluralisme de façade » : « les personnalités des différents bords politiques sont certes représentées, mais de manière inéquitable ». Il fonde la démarche sur un postulat central — « L'IA analyse froidement les faits sans biais politique, sans affect ou émotion humaine » —, tout en concédant qu'elle « n'est pas totalement neutre, mais [qu'elle] l'est plus que l'humain, avec une marge d'erreur assumée ». Sa proposition de réforme : « Il suffit de refléter le vote des Français » et « moins de personnes idéologisées dans les fonctions dirigeantes ». Il « croi[t] en l'audiovisuel public » mais le juge « trop coûteux, [...] à hauteur de quatre milliards d'euros par an », sans vouloir le privatiser.
Acrimed oppose une lecture différente : concentration capitalistique, homogénéité sociale des rédactions, externalisation, et domination des économistes libéraux (« 72 % des invitations d'économistes relèvent du champ du libéralisme économique » sur 2008-2012, contre 15 % d'hétérodoxes). Reymond propose une redevance universelle modulée selon les revenus et un Conseil national des médias en remplacement de l'Arcom. Morineau tient une position médiane, favorable à un usage encadré de l'IA par l'Arcom (« tout dépend du prompt, du calibrage »).
Les enjeux et confrontations
L'audition tourne à la contestation frontale de la méthode IA et de la légitimité de l'Institut. Le président Patrier-Leitus juge « [qu'il] ne [lui] semble pas envisageable de considérer que l'intelligence artificielle est neutre, ne serait-ce qu'en raison de l'existence de prompts », relève le classement « à gauche » de la météo, des violences conjugales ou du « Ciné-mercredi », et retourne l'exemple des rediffusions nocturnes d'interviews RN donné par l'audité : « Cet élément montre précisément les biais possibles de l'analyse par IA ! » De Lamotte se défend en distinguant le sujet de son traitement (« Ce n'est pas le sujet qui est politisé mais la manière dont il est traité ») et conteste avoir classé la météo à gauche (« 94 % des météos [...] neutres »).
Les députés d'opposition intensifient la pression. Saintoul (LFI) attaque le statut de l'audité (« vous êtes financé par M. Stérin à travers le collectif Justicia et avez été candidat d'extrême droite en Belgique ») et réclame l'audition d'universitaires. Taillé-Polian (EcoS) qualifie le raisonnement d'« absurde » et interroge les budgets. Maurel (GDR) dénonce une « confusion entre faits et opinions » (climat), mais rejoint Acrimed sur l'hégémonie libérale en économie. Sur son financement, de Lamotte affirme sous serment que « ni Pierre-Édouard Stérin, ni Périclès ne financent plus l'Institut » (budget ~300 000 €, rapport ~10 000 €), et admet un dîner de l'Institut Iliade « par curiosité ». Acrimed retourne l'argument de l'IA en faisant analyser le rapport par « Grok, qui ne peut être soupçonné d'être une officine marxiste », lequel conclut à « une mesure orientée qui confirme la thèse de l'Institut » ; Younes tranche : « personne ne prend le rapport de l'Institut Thomas More au sérieux ».
Ce que l'audition apporte
Le rapporteur Alloncle, lui, relaie largement les constats de Thomas More et concentre ses questions sur les carences de l'Arcom (« depuis quinze ans, l'audiovisuel public n'a pas été soumis à une seule sanction pécuniaire »), la surexternalisation (« Mediawan [...] 110 millions d'euros [...], Banijay [...] 86 millions [...], soit plus de 200 millions d'euros de commandes publiques ») et l'usage de l'IA comme outil de veille. L'audition verse au dossier une controverse méthodologique majeure — l'IA peut-elle mesurer le pluralisme politique ? — et met à nu un point aveugle réel : l'audience et l'horaire de diffusion, ignorés des mesures actuelles. Elle expose aussi une asymétrie dans l'usage de l'argument IA selon les camps, et deux visions rivales de la régulation (Arcom rénovée par l'IA vs Conseil national des médias). Enfin, elle documente une défiance convergente (60 % des Français jugeant les médias partiaux en 2025 selon le CSA, « près des deux tiers » selon Morineau) posée par tous comme l'enjeu de fond.