La part du citoyenAudiovisuel public

2 avril 2026 · réunion n°59

Audition, ouverte à la presse, d’anciens dirigeants de France Télévisions : Mme Michèle Cotta, ancienne directrice générale de France 2, M. Patrice Duhamel, ancien directeur général de France Télévisions chargé des antennes et de la diversification des programmes, MM. Marc Tessier et Patrick de Carolis, anciens présidents de France Télévisions

Mme Michèle CottaMichèle CottaM. Patrice DuhamelPatrice DuhamelMTMarc Tessier

Qui est auditionné

Il s'agit d'une table ronde, ouverte à la presse, de quatre anciens dirigeants de France Télévisions, entendus sous serment par la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public : Michèle Cotta (ancienne présidente de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle de 1982 à 1986, ancienne présidente de Radio France, ancienne directrice générale de France 2), Patrice Duhamel (ancien directeur général chargé des antennes, 2005-2010), Marc Tessier et Patrick de Carolis (anciens présidents, respectivement 1999-2005 et 2005-2010, ce dernier aujourd'hui maire Horizons d'Arles). Cotta en est la figure de référence. Tous parlent en praticiens ayant « présidé aux destinées » du groupe et défendent une conception exigeante et convergente du service public.

La substance

Une doctrine du service public. Cotta croit à « un service pour tous les publics et pour tous les genres », rassemblés sur une même chaîne (France 2, « navire amiral »), sans se caler sur une cible publicitaire. Duhamel reprend le slogan « Écoutez la différence ! » et la théorie de Francis Balle (faire différemment ce que fait le privé, et faire ce qu'il ne fait pas : documentaires, opéra, spectacle vivant). De Carolis érige la souveraineté culturelle en cœur de mission : « La souveraineté culturelle passe par le service public », face aux GAFAM « tous américains ». Sa thèse méthodologique traverse l'audition : « définissons la mission du service public et, vous verrez, les moyens viendront en face ».

Financement et gouvernance. Duhamel plaide pour un « financement pérenne et durable » contre le « yo-yo budgétaire », et décrit un pilotage éclaté : l'État n'est pas une tutelle mais un « actionnaire » — « L'actionnaire, s'il vous plaît, pas la tutelle ! » — au demeurant introuvable, puisqu'ils avaient compté « huit ! » centres de décision (Élysée, Matignon, culture, affaires étrangères, outre-mer, budget, APE, DGMIC). De Carolis et Duhamel racontent avoir appris la suppression de la publicité (2008) « en direct à la télévision », sans information préalable, ni du PDG ni du premier ministre Fillon. De Carolis chiffre la perte à 800 millions sur un budget de 3 milliards, et rappelle sa réplique publique à Sarkozy : « C'est faux, stupide et injuste ». Tessier note que quasiment aucun contrat d'objectifs et de moyens n'a été suivi d'effets.

Régulation. Duhamel propose de « couper au maximum le lien entre l'exécutif et l'instance de régulation » : nomination des membres de l'Arcom par les commissions culturelles de l'Assemblée et du Sénat à la majorité des trois cinquièmes, président élu en interne. Cotta juge la piste « plutôt bienvenue », objecte qu'une nomination par le conseil d'administration ne ferait que « déplacer le problème », et livre son aveu sur la régulation : « s'il y a un feu rouge, il ne faut pas le faire ; à nous de donner les feux verts ».

Les enjeux et confrontations

L'audition oppose deux registres. Les auditionnés veulent « prendre de la hauteur » ; le rapporteur Charles Alloncle (UDR) conduit un interrogatoire à charge sur la gestion actuelle. Il oppose leur bilan à une situation qu'il dit « insoutenable » (Cour des comptes, déficit cumulé depuis 2017), énumère des faits qu'il dénonce comme « gabegies » (126 000 euros/jour de frais de réception, suites à Cannes, prime de près de 80 000 euros à Delphine Ernotte) — allégations attribuées au rapporteur, non établies dans cette audition. Il présente aussi comme « faits très graves » une ingérence de François Hollande dans la nomination d'Ernotte en 2015 (rapportée par Olivier Schrameck), et met en cause le rattachement des journalistes à M. Sitbon-Gomez, « jamais journaliste » et venu d'EELV. Face à cela, les auditionnés esquivent : « Il ne m'appartient pas de juger ce qui se fait aujourd'hui » (de Carolis), tout en livrant leurs propres analyses.

Les confrontations sont notables. De Carolis minimise les pressions présidentielles en « agacements » et raconte sa non-reconduction en 2010 (« Et ton équipe ? » ; « je repars avec la même équipe ») ; le président Patrier-Leitus (HOR) le reprend : « C'est plus qu'un agacement ». Sur le cas Sitbon-Gomez, de Carolis lance « Les journalistes doivent être dirigés par des journalistes », puis nuance quand le président précise l'organigramme réel ; Cotta relativise : « La présidente non plus n'a pas de carte de presse ! ». Alloncle reproche alors au président de venir « en défense de cette gouvernance ». Le député Balanant (DEM) prend ses distances avec la tonalité à charge, corrige un point de fait (« La chaîne, pas Nagui ! ») et recentre sur les missions et la souveraineté.

Ce que l'audition apporte au dossier

Elle fournit à la commission une doctrine historique du service public (universalité, différence, souveraineté culturelle) et des propositions actionnables (financement sanctuarisé, réforme du mode de nomination de l'Arcom, plateforme numérique publique). Elle documente, par des témoignages de première main, la fragmentation du pilotage étatique et l'absence de dialogue lors de décisions majeures. Elle éclaire enfin, via Cotta et Duhamel, le fonctionnement réel de la régulation (« négociations préalables ») — pièce utile au débat sur l'indépendance — tout en marquant la limite de l'exercice : ces anciens dirigeants refusent d'endosser un jugement sur la gestion présente.