Qui est auditionné
Audition conjointe, ouverte à la presse, de trois actionnaires de la société de production Mediawan : Xavier Niel (fondateur d'Iliad-Free, cofondateur de Mediawan, principal auditionné), Jérôme Nommé (président de KKR France, administrateur, au titre du fonds d'investissement américain KKR entré au capital en 2020) et Matthieu Pigasse (cofondateur de Mediawan, président de la holding Combat Média). Séance présidée par Jérémie Patrier-Leitus ; questions du rapporteur Charles Alloncle (UDR). Le cadre posé par le rapporteur : Mediawan est « la société de production qui bénéficie le plus de contrats avec France Télévisions : c'est 110 millions d'euros de chiffre d'affaires par an ». Les trois hommes prêtent serment.
La substance
Ligne de défense constante et coordonnée. D'abord, Mediawan « n'est pas un média, c'est une société de production, qui produit sur la base d'un bon de commande » (Niel) : la responsabilité éditoriale incombe au seul diffuseur, France Télévisions ; les actionnaires ne sont pas dirigeants (le seul dirigeant est Pierre-Antoine Capton) et « n'interviennent dans aucun choix de production ». Ensuite, la nationalité française : « ce qui fonde la nationalité d'une entreprise, ce n'est pas son capital […] ce sont ses droits de vote et c'est donc le contrôle de la société » (Pigasse, citant l'art. L.233-3 du code de commerce, comparaisons Danone, Accor, Banijay, Canal+ ; contrôle validé par l'Autorité de la concurrence le 21 septembre 2020 et le CNC). Nommé affirme sous serment que KKR est un investisseur financier minoritaire (moins de 50 % du capital), sans contrôle ni dividende perçu, avec deux représentants au conseil de surveillance et de simples « droits protectifs standards » : « je m'attendais […] à ce qu'on vienne nous dire "Good job !" ». Les trois refusent de communiquer leur pourcentage exact de détention (secret des affaires ; Niel dit « en dessous de 10 % ») ; le rapporteur objecte que « le secret des affaires n'est pas opposable à cette commission d'enquête » et prend acte du refus. Sur la concentration, Pigasse oppose « 11 % de part de marché » à un seuil légal de 25 % (art. L.420-2 du code de commerce, art. 102 TFUE) et compare Mediawan à « une espèce d'Airbus de la production ». Sur le financement, chiffres à décharge : 4 Md€ en France contre 8 Md€ en Allemagne et au Royaume-Uni, « quatorzième rang de l'Union européenne en coût par habitant » ; Pigasse suggère une « taxe Zucman » à 0,2 % pour financer l'audiovisuel public. Niel et Pigasse se disent tous deux opposés au cordon sanitaire médiatique.
Les enjeux et confrontations
L'audition est d'une virulence inhabituelle. Elle s'ouvre sur une altercation entre le président et Niel sur sa non-comparution du 26 février (empêchement « urgent, impossible à différer et indépendant de votre volonté », jamais justifié par écrit ; Niel prête aux services de l'Assemblée un « allez vous faire voir » que le président conteste). Puis les auditionnés retournent la commission contre le rapporteur : Niel dénonce « beaucoup d'approximations, de fake news, de mensonges […] sans aucune forme de contradictoire », qualifie la séance de « cirque que vous avez créé », chiffre le coût du rapporteur (« vous coûtez 11 000 euros par mois aux Français ») et prête à la commission un but personnel : « vous faire émerger comme une figure politique de ce pays ». Pigasse, par l'anaphore « je m'étonne », accuse le rapporteur d'utiliser la commission « comme un outil de combat idéologique ». Le président réplique qu'on peut contester les méthodes, « mais pas le principe d'une commission d'enquête ». Points sensibles non tranchés : la lecture par le rapporteur d'une note AMF (droits de veto de KKR, clause de sortie / golden share) contre le démenti sous serment de Nommé ; la « publicité déguisée » de la Freebox sur « C à vous » (mise en garde de l'Arcom à France Télévisions) ; le statut de Caroline Roux ; le soutien de Pigasse au chroniqueur Merwane Benlazar.
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle documente le montage capitalistique de Mediawan et la doctrine « contrôle plutôt que capital » que les fondateurs opposent au soupçon d'entreprise sous influence américaine, tout en laissant en suspens la transparence exacte de l'actionnariat (refus assumé des trois). Deux déclarations marquantes en ressortent : Pigasse assume une « bataille culturelle » contre l'extrême droite via son groupe Combat autofinancé (« Vincent Bolloré ne le dit pas, mais le fait […] moi, je dis ce que je fais »), qu'il distingue de son rôle d'actionnaire ; et Niel, opposé nominalement à la privatisation, se dit acheteur potentiel des chaînes publiques (« Moi, j'adorerais acheter ces chaînes »). L'audition cristallise enfin la polarisation de cette commission, chaque groupe (RN, EPR, SOC, LFI, EcoS, DEM, GDR) prolongeant sa propre ligne sur la neutralité, le pluralisme, l'externalisation au privé et le financement du service public.