Matériel, réseaux & infrastructures physiques (hors datacenters)
Ce domaine ramène le débat sur la souveraineté numérique à sa couche la plus concrète et la plus souvent oubliée : les câbles, les puces, les routeurs, les équipements réseau, les matériels achetés par l'État. Contre l'idée que la souveraineté se jouerait d'abord dans le cloud ou le logiciel, plusieurs intervenants renversent la hiérarchie du problème — pour Christel Heydemann (Orange), « un cloud, même souverain dans ses statuts juridiques, ne l'est qu'autant que les infrastructures qui le portent le sont également ». La ligne de force du domaine est un constat de dépendance à des acteurs non européens à chaque étage de la pile physique : câbles privatisés par les Gafam, fabrication de semi-conducteurs effondrée, routeurs sino-américains, marchés publics de matériel fournis par des acteurs étrangers, distribution verrouillée par un oligopole. Trois dynamiques structurent l'ensemble : la privatisation des infrastructures par les géants du numérique, la vulnérabilité qui en découle (coupure, extraterritorialité, flambée des prix), et l'impuissance des outils publics — juridiques comme industriels — à corriger le rapport de force.
Ce que chaque sujet apporte
- Câbles sous-marins, satellites et infrastructures physiques. Le sujet documente la privatisation accélérée du socle physique : 80 % des nouveaux câbles déployés par les Gafam (Verdier), près d'un tiers de la capacité mondiale déjà détenue par les géants et une trajectoire vers la moitié (Coelho), Google propriétaire exclusif de dizaines de câbles. Il expose aussi la vulnérabilité (kill switch Starlink, extraterritorialité Ofac) et un fond de fatalisme sur la couche câble (quasi-monopole Meta selon Quessard).
- Semi-conducteurs et composants critiques. Le sujet acte l'érosion de la production européenne (de ~20-30 % à 8 % selon Breton) et identifie ASML comme l'un des rares leviers de puissance restants. Il porte les deux clivages les plus vifs du domaine : rattraper Nvidia ou composer avec, et efficacité contestée des ~5 Md€ d'aides publiques.
- Matériel, réseaux et 5G. Le sujet décline la dépendance au niveau des équipements : routeurs Cisco/Juniper/Huawei (Luzeaux), déséquilibre du marché des composants par les achats des hyperscalers (Jossa), et défense argumentée du cadre 5G de la loi de 2019 par l'Anssi (Strubel), présentée comme un principe de souveraineté et non un ciblage de Huawei. La consolidation télécom (Heydemann) y est le point le plus potentiellement clivant.
- Infrastructures critiques et chaîne d'approvisionnement. Le sujet érige le numérique en condition d'existence de l'État (Luzeaux) et montre que « développer en France » ne suffit pas, le stockage renvoyant au cloud (Azure) selon Pénicaud. Il nuance le rôle de l'open source (résilience pour Martin, arme à double tranchant pour Luzeaux) et insiste sur la primauté des compétences et de la connaissance de ses propres systèmes.
- Distribution, revendeurs et marchés intermédiaires. Le sujet éclaire un angle mort : les intermédiaires de la commande publique. Marché Matinfo fourni quasi exclusivement par des acteurs étrangers (Julien), oligopole de deux ou trois distributeurs face à 60-70 centrales d'achat éclatées, et impuissance du code des marchés publics devant des hausses de prix imposées (+50 % sur les PC, Jossa).
Clivages majeurs
Le premier clivage oppose la souveraineté par la loi et l'affirmation politique à la souveraineté par l'industrie. Strubel (Anssi) défend un cadre juridique qui affirme la souveraineté des réseaux indépendamment de l'alliance du moment ; Heydemann (Orange) répond que rien ne sert de légiférer sur le cloud si les infrastructures qui le portent échappent au contrôle européen, et plaide pour des mesures pro-industrie (exclure les câbliers de l'ETS, contraindre la bande 2 GHz satellite, consolider les opérateurs).
Le deuxième clivage porte sur la reconquête industrielle contre la dépendance assumée. Breton affiche l'ambition de reproduire en Europe jusqu'aux puces les plus avancées et de viser 20 % de la production mondiale ; à l'inverse, BPIFrance (Caudoux, Sommelet) juge qu'« affronter Nvidia aujourd'hui relève de stratégies très risquées » et assume l'absence d'alternative — image du « mur de briques » dont certaines, souveraines, « ont disparu ».
Le troisième clivage, plus discret, sépare le diagnostic des chercheurs et opérateurs de la défense des dispositifs publics. Sur les aides à la filière semi-conducteurs, la rapporteure Chatelain relaie la critique de la Cour des comptes (5 Md€ non conditionnés, peu d'effets) quand Sophie Rémont (BPIFrance) réplique que les aides sont bien conditionnées et versées a posteriori. Un dernier partage, plus feutré, oppose ceux qui misent sur les leviers résiduels (ASML, 5G, open source, part souveraine de 54 % à la CDC) à ceux qui pointent le risque latent logé dans les infrastructures elles-mêmes et l'impuissance des outils de l'acheteur public. Sur les sujets les plus factuels — réseaux, infrastructures critiques, distribution — le corpus enregistre des constats convergents plutôt que des oppositions frontales.
Sujets couverts
- Câbles sous-marins, satellites et infrastructures physiques — privatisation du socle physique par les Gafam et vulnérabilité (coupure, extraterritorialité).
- Semi-conducteurs et composants critiques — effondrement de la production européenne, ASML comme levier, clivages Nvidia et aides publiques.
- Matériel, réseaux et 5G — dépendance aux routeurs et composants, cadre 5G de la loi de 2019, consolidation télécom.
- Infrastructures critiques et chaîne d'approvisionnement — le numérique comme condition d'existence de l'État, limites du « fait en France », primauté des compétences.
- Distribution, revendeurs et marchés intermédiaires — angle mort du matériel public, oligopole des distributeurs, impuissance du code des marchés publics.