Câbles sous-marins, satellites et infrastructures physiques
Le corpus fait des infrastructures physiques (câbles, fibres, satellites) une couche
souvent invisible du débat sur le numérique, mais désignée comme le socle réel de la
souveraineté. Le constat le plus partagé est celui d'une privatisation accélérée
de ces infrastructures au profit des géants du numérique. Henri Verdier (M. Henri Verdier) chiffre
le basculement : « près de 80 % des nouveaux câbles sous-marins sont déployés par les
Gafam, ce qui traduit une privatisation progressive de l'infrastructure physique
elle-même ». Ophélie Coelho (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) documente la même trajectoire côté capacité : « en
2021, environ 28 % de la capacité mondiale appartenait aux géants du numérique »,
part qui « approche le tiers » et pourrait atteindre « la moitié » d'ici dix ans. Elle
souligne le caractère inédit de la propriété exclusive : « Google, par exemple, possède
plus de 30 câbles, et bientôt près de 40 (…) La moitié de ses câbles lui appartiennent
en propriété unique. » Une table ronde (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) décrit ce passage des consortiums
d'opérateurs vers des acteurs privés comme créateur de « nœuds de dépendance ».
Sur la vulnérabilité physique et le risque de coupure, David Chavalarias (Mme Maud Quessard)
alerte : « un réseau comme Starlink peut être immédiatement coupé et priver tous ses
utilisateurs d'internet » (kill switch). Robin Berjon (Mme Maud Quessard) donne un exemple concret
d'extraterritorialité, l'accès coupé « comme on l'a vu dans le cadre des sanctions
prises par l'Ofac (…) à l'encontre du juge Nicolas Guillou ». Coelho (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) rappelle
qu'une crise matérielle — « quatre câbles historiques sectionnés, privant treize pays
africains d'internet » — renforce la position des géants comme partenaires indispensables.
Un point de fatalisme émerge sur les câbles eux-mêmes : Maud Quessard (Mme Maud Quessard)
reconnaît « l'impuissance actuelle », estimant qu'« à ma connaissance, Meta dispose
d'un monopole dans ce domaine » ; elle propose de traiter les data centers comme cibles
stratégiques tout en admettant la difficulté sur la couche câble.
Le principal clivage de cadrage vient de Christel Heydemann (Orange, Mme Christel Heydemann), qui
inverse la hiérarchie du débat cloud : « un cloud, même souverain dans ses statuts
juridiques, ne l'est qu'autant que les infrastructures qui le portent le sont
également ». De cette thèse découlent des recommandations concrètes et contestables :
imposer des « critères contraignants de souveraineté et d'accès wholesale » sur la bande
2 GHz face au verrou du direct-to-device satellite — « un acteur non européen,
massivement subventionné, pourrait prendre une avance structurelle et irréversible » —,
et exclure les navires câbliers du champ de l'ETS pour protéger Orange Marine et ASN,
sans quoi « on ne décarbonera pas l'activité, on la déplacera hors d'Europe ». Elle cite
en contre-exemple la cession du réseau fixe de Telecom Italia à KKR. Ce plaidoyer,
adossé aux intérêts d'un opérateur, oriente l'analyse vers la défense des télécoms
européens là où les chercheurs (Coelho, Verdier, Quessard) insistent d'abord sur le
constat de dépendance.
Qui en parle
- Christel Heydemann (Orange, Mme Christel Heydemann) : la souveraineté commence par les couches physiques ; exclure les câbliers de l'ETS, contraindre la bande 2 GHz satellite face à Starlink.
- Ophélie Coelho (Iris / CIS-CNRS, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) : documente la bascule de capacité vers les géants (28 % → moitié projetée) et la propriété exclusive des câbles Google.
- Henri Verdier (Fondation Inria, M. Henri Verdier) : 80 % des nouveaux câbles déployés par les Gafam.
- Maud Quessard (Irsem, Mme Maud Quessard) : quasi-monopole Meta, impuissance sur les câbles, data centers comme cibles stratégiques.
- David Chavalarias (CNRS-EHESS, Mme Maud Quessard) et Robin Berjon (Supramundane, Mme Maud Quessard) : risque de kill switch et extraterritorialité (cas Ofac / juge Guillou).