Clouds « de confiance » : Bleu et S3NS
Le corpus s'accorde sur un fait de départ : Bleu (Capgemini-Orange, technologie Microsoft) et S3NS (Thales-Google) sont des opérateurs de droit français, « souverains dans leur entité et leur financement », mais qui « utilisent des technologies américaines », selon la rapporteure Cyrielle Chatelain (M. Laurent Vilboeuf). C'est là le cœur de la controverse : une souveraineté capitalistique adossée à une pile technologique américaine protège-t-elle réellement de la dépendance ? Chatelain déplace d'ailleurs le débat de la localisation vers l'opérateur : « cette question n'est pas liée à la localisation des données, mais à l'opérateur de la capacité où elles sont stockées » (Mme Christel Heydemann), pointant le risque de « kill switch ».
Un clivage net oppose les défenseurs du modèle et ses contradicteurs. Aiman Ezzat (Capgemini, M. Aiman Ezzat) tient la position la plus tranchée : « Il est possible de renforcer sa souveraineté technologique sans nécessairement passer par des technologies européennes » et « personne chez Microsoft n'a accès à quoi que ce soit qui se passe dans Bleu ». Il reconnaît néanmoins le lien financier — « il y a un accord commercial pour rémunérer Microsoft » — et se défend vivement : « Vous ne pouvez pas nous accuser d'aider Microsoft à construire un cheval de Troie ! ». Chatelain lui oppose que devenir actionnaire de Bleu revient à réintégrer Microsoft dans les offres les plus sécurisées : « vous les réintégrez dans le jeu, d'une certaine manière » (M. Aiman Ezzat).
Christel Heydemann (Orange, Mme Christel Heydemann), pourtant co-investisseuse de Bleu, nuance frontalement : « Il n'y a pas d'indépendance technologique, puisque les briques restent celles fournies par Microsoft ». Elle décrit l'air gap comme protection contre l'extraterritorialité — « les données [...] ne peuvent pas quitter le territoire » — mais chiffre le verrou : migrer l'ensemble des postes « prendrait trois ans », délai incompatible avec la vitesse des crises géopolitiques. Bleu apparaît ainsi comme une solution intermédiaire de « dérisquage » plus qu'une indépendance.
Vincent Strubel (ANSSI, M. Vincent Strubel) juge l'opposition hybride/non-hybride « trompeuse » : toutes les offres reposent sur des briques non européennes, et le contrôle par l'opérateur prime. Il note « non sans une certaine ironie » que les mises à jour de Google dans S3NS sont « bien plus attentivement » contrôlées que celles de Microsoft, « déployées quasi automatiquement » sur les administrations.
Chez Mistral AI (M. Arthur Mensch), la définition se durcit : Audrey Herblin-Stoop exige que « la donnée [...] ne soit à aucun moment soumise aux juridictions américaines [...] – je pense au Cloud Act », et Arthur Mensch ajoute la dimension économique du rapatriement des revenus et de la R&D. Côté S3NS, Frédéric Geraud de Lescazes (Google Cloud, des représentants en France des Gafam) souligne son origine « de la défense » (Thales, État actionnaire) et illustre l'étanchéité : « Nous n'avons pas le droit d'entrer [...] dans cette maison dont nous détenons pourtant 5 % ». La rapporteure porte en outre l'européanisation de SecNumCloud (Mme Christel Heydemann). Laurent Vilboeuf (M. Laurent Vilboeuf) reste, lui, volontairement prudent.
Qui en parle
- Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Laurent Vilboeuf/M. Aiman Ezzat/Mme Christel Heydemann) : formule la controverse (souveraineté de façade, kill switch), accuse la « réintégration » de Microsoft, plaide pour un SecNumCloud européen.
- Aiman Ezzat (Capgemini, M. Aiman Ezzat) : défend Bleu comme cloud souverain étanche ; souveraineté possible sans technologies européennes.
- Christel Heydemann (Orange, Mme Christel Heydemann) : co-investisseuse de Bleu, reconnaît l'absence d'indépendance technologique ; solution de dérisquage, migration = 3 ans.
- Vincent Strubel (ANSSI, M. Vincent Strubel) : l'opposition hybride/non-hybride est trompeuse ; S3NS mieux contrôlé que Microsoft.
- Arthur Mensch / Audrey Herblin-Stoop (Mistral AI, M. Arthur Mensch) : définition exigeante (contrôle capitalistique, Cloud Act, R&D et revenus sur le territoire).
- Frédéric Geraud de Lescazes (Google Cloud, des représentants en France des Gafam) : S3NS, champion issu de la défense ; étanchéité opérationnelle vis-à-vis de Google.
- Laurent Vilboeuf (M. Laurent Vilboeuf) : prudent, ne tranche pas sur la suffisance de ces opérateurs.