ESN, cabinets de conseil et captation de valeur
Le corpus aborde ce sujet à travers un nombre limité d'interventions (cinq citations, quatre auditions), mais elles convergent sur une même inquiétude : le rôle des entreprises de services du numérique (ESN) et des cabinets de conseil déborde souvent du simple appui pour toucher à la conception, à la prescription, voire à la captation de valeur, jusque dans des projets publics stratégiques.
Un constat partagé : le glissement du conseil vers la prescription. L'exemple le plus documenté est celui de la Plateforme des données de santé (Health Data Hub) et de Capgemini. Le président Philippe Latombe (M. Laurent Vilboeuf) pointe frontalement le fait que des livrables publics étaient en réalité rédigés par un prestataire privé : « Vous faites allusion aux documents estampillés Health Data Hub à l'époque et qui, en réalité, étaient produits par Capgemini, comme le prouvaient les notes en bas de page… ». Le volume de présence du cabinet au démarrage est notable : selon Laurent Vilbœuf (M. Laurent Vilboeuf), les cabinets ont été « fortement sollicités pour la construction de la plateforme elle-même, dépêchant sur place jusqu'à dix personnes par mois ».
Un premier clivage : appui ou sous-traitance déguisée ? Face à ces constats, Laurent Vilbœuf (M. Laurent Vilboeuf) défend la structure sans nier le volume de conseil passé (de l'ordre de 10 M€) : Capgemini serait resté dans un rôle d'appui et de coproduction, sous l'autorité des cadres de la plateforme, sans intervenir sur la solution cible. Son choix de mot est révélateur : à l'accusation de sous-traitance, il répond « Ils les coproduisaient, pour être plus précis. » Le terme « coproduction » cristallise ainsi le désaccord sur la nature réelle du rôle des cabinets.
Un second clivage : la responsabilité de la captation. Aiman Ezzat (M. Aiman Ezzat) déplace la question vers l'emploi et les compétences : selon lui, « toutes les compétences existent en France », les suppressions de postes tiennent aux évolutions technologiques (IA) et le recours au Maroc ou à l'Inde relève d'un choix de compétitivité du client — la responsabilité est renvoyée au donneur d'ordre. À l'inverse, Thomas Fauré (Whaller / collectif #Fab8, M. Antoine Duboscq) donne un exemple concret de captation de valeur par une ESN intermédiaire : « Accenture a dirigé le projet au départ, mais nous a ensuite facturé une sorte de mensualité pendant toute la durée du contrat, qui n'était qu'une rétribution pour nous avoir apporté l'affaire, sans service associé. »
Un angle transverse : la souveraineté même sur le libre. Sammy Sahnoune (Inserm, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) rappelle que le recours à l'open source ne suffit pas à trancher la question : à l'échelle industrielle, le support passe par des intégrateurs souvent américains (type Red Hat). « Quand on part sur des suites supportées par des intégrateurs américains, c'est compliqué de se dire que l'on est souverain. »
Qui en parle
- Philippe Latombe (président, M. Laurent Vilboeuf) : dénonce le glissement du conseil vers la prescription (documents publics rédigés par Capgemini).
- Laurent Vilbœuf (Health Data Hub, M. Laurent Vilboeuf) : défend un rôle d'appui/coproduction ; reconnaît le volume (~10 M€, jusqu'à 10 personnes/mois) mais réfute la sous-traitance.
- Aiman Ezzat (Capgemini, M. Aiman Ezzat) : les compétences existent en France ; l'offshore (Maroc, Inde) est un choix de compétitivité du client.
- Thomas Fauré (Whaller / #Fab8, M. Antoine Duboscq) : illustration concrète de captation de valeur (Accenture facturant sans service associé).
- Sammy Sahnoune (Inserm, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) : même sur du libre, la dépendance à des intégrateurs américains rouvre la question de la souveraineté.