Compétences, internalisation & ESN/conseil
Ce domaine déplace la question de la souveraineté numérique du terrain de la technologie vers celui des femmes et des hommes qui la conçoivent, la prescrivent et l'opèrent. La ligne de force qui traverse les cinq sujets est simple : une infrastructure ou un logiciel souverain ne vaut rien sans les compétences internes pour les maîtriser, et l'État en aurait perdu une part critique en externalisant à l'excès. Dominique Luzeaux (M. Dominique Luzeaux) en donne la formule matricielle du domaine — « un data center sans documentation et sans compétences de supervision ou d'opération est une coquille vide ». De ce constat découle un faisceau de diagnostics convergents : réarmer l'État par les compétences, encadrer le rôle des prestataires, contester ou vérifier leur neutralité, accompagner le changement humain et re-former les métiers.
Les cinq sujets
Réinternalisation et maîtrise interne des compétences. C'est le socle du domaine et le sujet le plus consensuel. La fonction numérique de l'État serait « trop externalisée » (Mathieu Weill, Intérieur, des directeurs de systèmes d’information de ministères), au point de perdre la maîtrise conceptuelle de ses propres systèmes. Des seuils chiffrés font consensus interministériel : au-delà de 60 % d'externalisation la situation devient dangereuse, au-delà de 80 % elle n'est plus maîtrisable (Audran Le Baron, des directeurs de systèmes d’information de ministères ; Stéphanie Schaer, Dinum, Mme Stéphanie Schaer, rattachant la règle à la circulaire Borne 2023). Le sujet apporte aussi l'argument économique (1 € de salaire = 2 € de prestations évitées, David Amiel, Mme Anne Le Hénanff ; 534 M€ économisés via le libre, général Boget, M. Tomasz Blanc) et le principe de réversibilité des prestataires.
ESN, cabinets de conseil et captation de valeur. Ce sujet documente le glissement du conseil vers la prescription, exemple emblématique à l'appui : les livrables du Health Data Hub rédigés en réalité par Capgemini (président Latombe, M. Laurent Vilboeuf), avec jusqu'à dix consultants par mois sur place. Il apporte deux cas concrets de captation — Accenture facturant « sans service associé » (Thomas Fauré, M. Antoine Duboscq) — et le rappel qu'une dépendance persiste même sur le libre via des intégrateurs américains (Sammy Sahnoune, Inserm, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche).
Neutralité des intégrateurs et rôle du DSI. Ce sujet interroge la revendication de neutralité des acteurs qui outillent la commande publique. Capgemini se dit « neutre » (Aiman Ezzat, M. Aiman Ezzat), neutralité contestée au regard de ~4 Md€ de CA liés à Microsoft. Il déplace le vrai lieu de la décision vers les DSI prescriptrices (Edward Jossa, Ugap, des acheteurs publics) et pose une limite juridique : le droit de la concurrence est aveugle à la nationalité et ne peut servir la préférence nationale (Umberto Berkani, Autorité de la concurrence, M. Umberto Berkani).
Accompagnement du changement et acculturation. Ce sujet établit que l'offre souveraine existe et que le frein est désormais organisationnel et mental, mais diverge sur sa localisation : culture des acheteurs publics « frileux » refusant les PME (Duboscq, Garnier, #Fab8, M. Antoine Duboscq), résistance des services informatiques plus que des usagers (Nicolas Vivant, Échirolles, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre), ou coût humain du changement — un déploiement mal calibré ayant déclenché une alerte risques psychosociaux à l'Inserm (Damien Rousset, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche).
Formation, attractivité et féminisation des métiers. Ce sujet apporte le triptyque « former, réguler, financer » (Luzeaux, M. Dominique Luzeaux), le verrouillage par l'usage et par l'école (« biberonnés » à la suite bureautique, Schweitzer, des acheteurs publics ; gratuité Gafam requalifiée en « dumping », Fauré, M. Antoine Duboscq) et la nuance sur l'IA (juniors les plus productifs mais les plus substituables, Delozier, M. Thomas Courbe ; transformation plutôt que disparition des métiers, Kirchner, M. Thomas Courbe). L'attractivité et la féminisation, présentes dans l'intitulé, ne sont pas documentées par des verbatim.
Clivages majeurs
Le premier clivage oppose souveraineté par la loi/l'État et souveraineté par l'industrie. D'un côté, un noyau dur interne à réarmer, jusqu'à des seuils réglementaires d'externalisation ; de l'autre, la thèse patronale d'Aiman Ezzat (M. Aiman Ezzat) selon laquelle « toutes les compétences existent en France » et l'offshore relève du seul choix de compétitivité du client — la responsabilité étant systématiquement renvoyée au donneur d'ordre.
Le deuxième clivage porte sur la nature réelle du rôle des prestataires : simple « appui » ou « coproduction » revendiqués (Vilbœuf, M. Laurent Vilboeuf ; Ezzat, M. Aiman Ezzat) contre sous-traitance déguisée et captation de valeur dénoncées (Latombe, Fauré). Le mot « coproduction » cristallise le désaccord.
Le troisième clivage concerne la crédibilité de la neutralité : neutralité affichée par les intégrateurs et centrales d'achat (« notre avantage est d'être neutres »), frontalement mise en doute au regard de l'exposition financière à Microsoft — écho direct du débat « cloud souverain vs washing » quand Bleu est présenté comme solution souveraine.
Enfin, un clivage plus feutré traverse l'accompagnement : où loge le frein — chez l'acheteur public, dans les DSI, ou dans le coût humain pour les agents ? Le corpus ne tranche pas et présente ces obstacles comme complémentaires.
Sujets couverts
- Réinternalisation et maîtrise interne des compétences — externalisation excessive et perte de maîtrise ; seuils 60/80 %, réversibilité, arguments économiques.
- ESN, cabinets de conseil et captation de valeur — glissement du conseil vers la prescription (Health Data Hub/Capgemini) et cas de captation.
- Neutralité des intégrateurs et rôle du DSI — neutralité revendiquée mais contestée ; le DSI comme vrai prescripteur ; limite du droit de la concurrence.
- Accompagnement du changement et acculturation — le frein est culturel/organisationnel ; désaccord sur sa localisation, coût humain du changement.
- Formation, attractivité et féminisation des métiers — pas de souveraineté sans compétences ; verrouillage par l'usage et l'école ; impact de l'IA sur les métiers.