Réinternalisation et maîtrise interne des compétences
Sur ce sujet, le corpus fait apparaître un consensus large : la fonction numérique de l'État serait aujourd'hui trop externalisée, au point de lui faire perdre la maîtrise de ses propres systèmes. Selon Mathieu Weill (ministère de l'Intérieur, DTNUM, des directeurs de systèmes d’information de ministères), « la fonction numérique de l'État est aujourd'hui trop externalisée », au point « de nous placer parfois dans une situation de dépendance où nous perdons jusqu'à la capacité de concevoir le basculement d'un projet vers un autre ». Cette externalisation excessive n'invalide pas le recours au privé, mais fait perdre à l'État sa maîtrise conceptuelle.
Plusieurs intervenants convergent sur des seuils chiffrés. Selon Audran Le Baron (Éducation nationale, DNE, des directeurs de systèmes d’information de ministères), il a été admis en interministériel « qu'un taux dépassant 60 % devenait dangereux et qu'au-delà de 80 %, la situation n'était plus maîtrisable ». Mme Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer) confirme qu'« un taux d'externalisation supérieur à 80 % n'est pas envisageable », règle rattachée à la doctrine d'internalisation (circulaire Borne 2023). Pour la table ronde de la des directeurs de systèmes d’information de ministères, réinternaliser architectes et directeurs de projet est jugé indispensable.
Le diagnostic est aussi organisationnel et culturel. Mme Soizic Pénicaud (Odap, Mme Soizic Pénicaud) plaide pour réinternaliser les compétences techniques (modèle « entrepreneur d'intérêt général ») et déplore que « l'administration a tendance à compartimenter les compétences, et séparer ceux qui font de ceux qui s'intéressent aux conséquences ». Pierre-Yves Gosset (Framasoft, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) reprend la notion de « prolétarisation » de Bernard Stiegler — « on nous a retiré le savoir sur le fonctionnement du logiciel » — pour que l'État puisse à nouveau « soulever le capot » des logiciels qu'il installe.
Le refus de déléguer le pilotage forme un second axe. M. Tomasz Blanc (DGFIP, M. Tomasz Blanc) rappelle que « la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit sur des décennies » et défend un noyau dur interne, les prestataires français n'assurant que l'exécution. Le corollaire est la réversibilité : selon le général Marc Boget (Anfsi, M. Tomasz Blanc), « je dois être capable, à tout moment, de changer d'industriel sans fragiliser l'institution ».
Les arguments économiques sont mobilisés à l'appui : Boget chiffre à « 534 millions d'euros » les dépenses évitées depuis 2004 grâce au libre, et M. David Amiel (Mme Anne Le Hénanff) note qu'« à l'AIFE, 1 euro de salaire faisait économiser 2 euros de prestations ». Une nuance vient de Yves Billon (Bercy, des directeurs de systèmes d’information de ministères), qui relativise le poids des licences (5 à 10 % du budget) et pointe plutôt le matériel et les prestations. Mme Anne Le Hénanff (Mme Anne Le Hénanff) adopte la position la plus mesurée : internaliser « quand c'est stratégique », en s'appuyant aussi sur la commande publique et privée pour soutenir les acteurs français.
Qui en parle
- Mathieu Weill (Intérieur/DTNUM, des directeurs de systèmes d’information de ministères) — cœur du diagnostic : externalisation excessive, perte de maîtrise conceptuelle.
- Audran Le Baron (Éducation nationale/DNE, des directeurs de systèmes d’information de ministères) — seuils chiffrés : >60 % dangereux, >80 % ingérable.
- Mme Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer) — réarmer l'État par les compétences ; doctrine des 80 % (circulaire Borne 2023).
- Mme Soizic Pénicaud (Odap, Mme Soizic Pénicaud) — réinternaliser (modèle « entrepreneur d'intérêt général »), cesser de compartimenter.
- Pierre-Yves Gosset (Framasoft, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) — « prolétarisation », réinternaliser le développement, « soulever le capot ».
- M. Tomasz Blanc (DGFIP, M. Tomasz Blanc) — ne jamais déléguer le pilotage ; souveraineté construite sur des décennies.
- Général Marc Boget (Anfsi, M. Tomasz Blanc) — réversibilité des prestataires ; 534 M€ économisés depuis 2004 (libre).
- M. David Amiel (Gouvernement/AIFE, Mme Anne Le Hénanff) — argument économique : 1 € de salaire = 2 € de prestations évitées.
- Yves Billon (Bercy, des directeurs de systèmes d’information de ministères) — nuance : les licences ne pèsent que 5-10 % du budget.
- Mme Anne Le Hénanff (Mme Anne Le Hénanff) — position modérée : internaliser quand c'est stratégique + levier de la commande publique.