Neutralité des intégrateurs et rôle du DSI
Le corpus aborde ce sujet à travers trois auditions (M. Aiman Ezzat, des acheteurs publics, M. Umberto Berkani) qui, chacune à leur manière, interrogent la revendication de neutralité des acteurs qui outillent la commande publique numérique, et déplacent la question du lieu réel de la décision technologique.
La neutralité revendiquée de l'intégrateur. Selon M. Aiman Ezzat (Capgemini, M. Aiman Ezzat), l'intégrateur n'est qu'une « société de services » : « les décisions sont toujours prises par les clients », et « ce n'est pas nécessairement la meilleure solution technologique qui est retenue, que ce soit pour des raisons de coût ou de dépendance ». Il en tire un argument de neutralité — « Notre avantage est d'être neutres » — et affirme n'avoir aucun intérêt financier à recommander une solution plutôt qu'une autre, les partenariats et certifications ne servant qu'à répondre à la demande du marché. Il défend aussi l'idée que l'on peut « renforcer sa souveraineté technologique sans nécessairement passer par des technologies européennes », ce qui justifie à ses yeux une offre comme Bleu (adossée à Microsoft) comme solution souveraine.
La contestation de cette neutralité. Cette revendication est frontalement mise en tension durant l'audition. La fiche relève qu'environ 4 milliards d'euros du chiffre d'affaires du groupe sont liés à Microsoft — « de l'ordre de 4 milliards, ou un peu plus […] celui correspondant à des projets liés à Microsoft » — soit environ un cinquième du CA, ce qui interroge la neutralité affichée. La tension culmine dans la réaction défensive d'Ezzat face à l'accusation de réintégrer Microsoft dans la souveraineté via Bleu : « Vous ne pouvez pas nous accuser d'aider Microsoft à construire un cheval de Troie ! ».
Le déplacement vers le DSI prescripteur. Une autre lecture est apportée en table ronde (des acheteurs publics) : la centrale d'achat n'est qu'un « catalogueur », et le vrai levier de décision — donc de sortie des dépendances — se situe chez les DSI. Selon M. Edward Jossa (Ugap, des acheteurs publics), « il faut peut-être regarder comment les DSI acquièrent l'expertise, se forment et font leurs choix, parce que ce sont elles, en réalité, qui choisissent les logiciels » ; les équipes privilégiant ce qu'elles maîtrisent, la piste évoquée est de les former et peut-être de réinternaliser les compétences.
Une limite juridique. Enfin, M. Umberto Berkani (Autorité de la concurrence, M. Umberto Berkani) pointe un angle mort : « le droit de la concurrence est strictement neutre quant à la nationalité des acteurs. Un abus de position dominante est sanctionné de la même manière, que l'entreprise soit européenne, américaine ou chinoise. » Ce droit ne peut donc servir d'instrument de préférence nationale ou de souveraineté.
Ces interventions convergent sur un point : la responsabilité du choix technologique est renvoyée au client public (l'État, la DSI), tandis que les acteurs auditionnés — intégrateur, centrale d'achat, autorité — se présentent comme neutres ou contraints. Le clivage porte sur la crédibilité de cette neutralité, contestée dans le cas de Capgemini au regard de son exposition à Microsoft.
Qui en parle
- M. Aiman Ezzat — Capgemini (M. Aiman Ezzat) : revendique la neutralité de l'intégrateur, renvoie la décision aux clients, défend une souveraineté sans technologies européennes (Bleu) ; neutralité contestée au regard des ~4 Md€ liés à Microsoft.
- M. Edward Jossa — Ugap (des acheteurs publics) : déplace le curseur vers les DSI prescriptrices, vrai lieu de la dépendance ; plaide formation et éventuelle réinternalisation des compétences.
- M. Umberto Berkani — Autorité de la concurrence (M. Umberto Berkani) : rappelle que le droit de la concurrence est aveugle à la nationalité et ne peut servir la préférence nationale.