Messageries, réseaux et identité numérique de l'État
Sur ce sujet, le corpus (7 citations, 3 auditions) est davantage structuré par un diagnostic partagé et une série d'exemples concrets que par des clivages frontaux entre intervenants. Le fil directeur est le décalage entre la rhétorique française de souveraineté numérique et les actes qui la suivent.
Un diagnostic récurrent : le discours dépasse les actes. Renaud Chaput (Mastodon, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) résume ce constat central lorsqu'il concède, à propos des engagements de souveraineté, « ces discours sont suivis de peu d'actes ». Il souligne aussi que l'enjeu n'est plus théorique : la Commission européenne a, selon lui, simulé un scénario de coupure, « explorant ce qui se produirait si l'État américain ordonnait aux sociétés américaines de fermer leurs services en Europe et comment les États pourraient alors reprendre le contrôle ». Il ajoute que les choix d'architecture logicielle sont devenus politiques : « Mastodon a commencé comme un projet technique, mais c'est aujourd'hui un projet politique. »
Des dépendances persistantes, admises sous serment. Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer) reconnaît qu'en dérogation, et à la suite d'un projet lancé avant la circulaire de 2021, certains ministères « utilisent encore aujourd'hui Office 365 » — soit une messagerie hébergée par Microsoft en cloud externe. Ce point matérialise l'écart entre l'objectif affiché et la réalité opérationnelle de l'État.
Des preuves qu'une alternative souveraine est possible. La même Stéphanie Schaer avance les chiffres de Tchap, « la messagerie instantanée professionnelle déployée à large échelle au sein de l'État », qui « compte aujourd'hui près de 800 000 comptes et dépasse les 400 000 utilisateurs récurrents ». Côté collectivités, Nicolas Vivant (France numérique libre / Échirolles, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) témoigne qu'à l'échelle d'un mandat, une commune peut sortir des GAFAM : « nous n'avons plus aucune dépendance envers les grands acteurs de la tech comme Microsoft, Google, Amazon ou Oracle. »
L'identité numérique comme captation de données. Sur le volet identité, Mathieu Weill (Ministère de l'intérieur, DTNUM, des directeurs de systèmes d’information de ministères) dénonce avec ironie la stratégie de gratuité des fournisseurs d'OS mobiles : Google et Apple « ne facturent pas leurs services car ils s'appuient sur ceux-ci pour améliorer leur connaissance des clients », relevant que ce n'est « bien sûr » pas « purement dans un esprit d'intérêt général ».
En l'état de la fiche, la tension principale n'oppose pas les intervenants entre eux : elle se situe entre les réussites documentées (Tchap, Échirolles) et les dépendances qui subsistent au cœur de l'État (Office 365), sur fond de risque géopolitique de coupure des services américains.
Qui en parle
- Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer) — reconnaît la dépendance résiduelle à Office 365 dans certains ministères, tout en présentant Tchap (800 000 comptes, 400 000 utilisateurs récurrents) comme la preuve d'une alternative souveraine à large échelle.
- Renaud Chaput (Mastodon, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) — porte le diagnostic « peu d'actes » derrière les discours ; alerte sur le scénario de coupure simulé par la Commission européenne et sur la dimension politique des choix logiciels.
- Nicolas Vivant (France numérique libre / Échirolles, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) — témoigne d'une sortie complète des GAFAM à l'échelle d'une collectivité.
- Mathieu Weill (Ministère de l'intérieur, DTNUM, des directeurs de systèmes d’information de ministères) — dénonce la gratuité des services de Google et Apple comme captation de données sur le terrain de l'identité numérique.