La part du citoyen

Histoire et trajectoire politique du nucléaire

Années perdues et trou noir stratégique

Le corpus converge sur l'existence d'une période d'attentisme qui a fragilisé la filière nucléaire française, mais diverge nettement sur ses causes et sur l'attribution des responsabilités.

Un premier constat partagé porte sur l'éclipse de la réflexion stratégique. Selon Mme Stéphanie Dupuy-Lyon (Mme Stéphanie Dupuy-Lyon), la France disposait d'« un modèle, basé sur le pétrole et plus généralement les énergies fossiles, qui fonctionnait à pleine puissance » et « se caractérisait par une forme d'abondance », ce qui a longtemps repoussé la question de la sécurité d'approvisionnement. Le rapporteur M. Antoine Armand (Mme Stéphanie Dupuy-Lyon) prolonge ce diagnostic : il a « l'impression [...] qu'on a davantage raisonné en termes d'opportunités économiques qu'en termes de sécurité d'approvisionnement au cours des dernières décennies », thèse d'un défaut de doctrine de souveraineté.

Le clivage principal oppose deux lectures des causes. Pour M. Daniel Verwaerde (M. Daniel Verwaerde), l'origine est politique et institutionnelle : « la perte de souveraineté dans le domaine nucléaire provient du manque de contrôle de l'État sur les activités qui y sont menées et probablement aussi du manque d'intérêt qu'il porte à ce domaine, sauf peut-être pour réduire sa part dans le mix énergétique. » Il évoque un « nucléaire honteux » au sommet de la tutelle, illustré par une anecdote sur Nicolas Hulot l'invitant à parler « de tout ce que faisait le CEA, mais pas du nucléaire ».

M. Cédric Lewandowski (M. Cédric Lewandowski) propose une lecture industrielle et chiffrée : « aucun engagement de série n'avait été pris de 2004 à 2010 », décrochage aggravé par Fukushima et le virage politique de 2011-2012. Il résume son retour dans l'entreprise « dans une vision de décroissance inéluctable du nucléaire français » et reconnaît un angle mort durable sur le renouvellement du parc, « car il paraissait lointain ». Sa formule fait écho au sujet : « Désormais, nous payons le prix de ces années perdues. »

M. Yves Marignac (M. Yves Marignac) introduit le désaccord le plus tranché. Loin d'imputer la crise à l'État, il met en cause les responsables de la filière, dénonçant « la tentative incroyable des responsables de la filière nucléaire de réécrire l'histoire des dix dernières années, au prix de dérives parfois complotistes, afin de s'exonérer de leurs responsabilités dans la triple crise énergétique, industrielle et financière ». Il souligne qu'au moment du discours de Belfort accordant à la filière ses objectifs anciens, « le réflexe a été de dire que la filière n'était pas en état de les atteindre ».

Mme Dupuy-Lyon (Mme Stéphanie Dupuy-Lyon) nuance enfin l'idée d'une rupture : selon elle, les objectifs de l'administration des mines « sont restés constants depuis 2012 », les crises ayant « seulement accéléré les arbitrages budgétaires » sans infléchir la stratégie. Un point saillant complémentaire concerne l'héritage minier : aucune ouverture de mines au XXe siècle, et des mines d'uranium « fermé[es], voire mal fermé[es] » selon Mme Julie Laernoes (Écolo-NUPES, Mme Stéphanie Dupuy-Lyon).

Qui en parle

Interventions regroupées (13 citations · 4 auditions)

Domaine : Histoire et trajectoire politique du nucléaire · Sujet : annees-perdues-strategie

Couverture : 13 citations · 4 positions · 4 auditions

_Slugs bruts fusionnés : annees-perdues-2004-2010, trou-noir-strategique, perte-souverainete-nucleaire, responsabilites-filiere-nucleaire_

Positions exprimées

  • M. Daniel Verwaerde (M. Daniel Verwaerde) : La perte de souverainete nucleaire vient du manque de controle et d'interet de l'Etat pour le domaine, hormis pour reduire la part du nucleaire dans le mix. _(tranchant 2)_
  • M. Cédric Lewandowski (M. Cédric Lewandowski) : Le décrochage de la filière vient de l'absence d'engagement d'une série de réacteurs entre 2004 et 2010, aggravé par Fukushima et le virage politique de 2011-2012 ; on en paie aujourd'hui le prix. _(tranchant 2)_
  • M. Yves Marignac (M. Yves Marignac) : Les responsables de la filiere tentent de reecrire l'histoire de la derniere decennie, au prix de derives parfois complotistes, pour s'exonerer de leurs responsabilites dans la triple crise de la filiere. _(tranchant 2)_
  • Mme Stéphanie Dupuy-Lyon (Mme Stéphanie Dupuy-Lyon) : Les objectifs de l'administration des mines sont restés constants depuis 2012 ; la stratégie a été confortée mais non infléchie par les rapports et les crises, qui ont seulement accéléré les arbitrages budgétaires. _(tranchant 0)_

Citations (verbatim, sourcées)

« Un gouvernement qui a le « nucléaire honteux » conduit de facto à la déconfiture du système de production d’énergie national. »

M. Daniel Verwaerde (audite, audition de M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)

_Formule cinglante reliant l'attitude politique envers le nucleaire a l'effondrement du systeme energetique._

« Lors de notre première rencontre, il m’a invité à parler « de tout ce que faisait le CEA, mais pas du nucléaire ». »

M. Daniel Verwaerde (audite, audition de M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)

_Anecdote sur Nicolas Hulot illustrant le tabou politique du nucleaire au sommet de la tutelle._

« Je suis convaincu que la perte de souveraineté dans le domaine nucléaire provient du manque de contrôle de l’État sur les activités qui y sont menées et probablement aussi du manque d’intérêt qu’il porte à ce domaine, sauf peut-être pour réduire sa part dans le mix énergétique. »

M. Daniel Verwaerde (audite, audition de M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)

_Diagnostic central de l'audition sur l'origine de la perte de souverainete._

« La majorité des mines en activité jusque-là avaient été ouvertes au XIX e siècle. On n’avait pas vraiment connu de processus d’ouverture de mines au siècle dernier. »

Mme Stéphanie Dupuy-Lyon (audite, audition de Mme Stéphanie Dupuy-Lyon, 2022-12-07)

_Constat de l'abandon de l'ouverture de mines au XXe siècle, central pour comprendre la perte de savoir-faire et le besoin de réforme._

« on avait un modèle, basé sur le pétrole et plus généralement les énergies fossiles, qui fonctionnait à pleine puissance et qui se caractérisait par une forme d’abondance, par des technologies et des coûts maîtrisés »

Mme Stéphanie Dupuy-Lyon (audite, audition de Mme Stéphanie Dupuy-Lyon, 2022-12-07)

_Explication de la longue période creuse de la réflexion stratégique par l'effet d'éclipse du modèle fossile abondant._

« j’ai l’impression, mais vous m’arrêterez si je me trompe, qu’on a davantage raisonné en termes d’opportunités économiques qu’en termes de sécurité d’approvisionnement au cours des dernières décennies. »

M. Antoine Armand (rapporteur, audition de Mme Stéphanie Dupuy-Lyon, 2022-12-07)

_Thèse du rapporteur sur l'aveuglement stratégique passé, cherchant à établir un défaut de doctrine de souveraineté._

« Des mines d’uranium avaient certes ouvert, mais elles ont fermé, voire mal fermé. »

Mme Julie Laernoes — Écolo-NUPES (depute, audition de Mme Stéphanie Dupuy-Lyon, 2022-12-07)

_La députée écologiste pointe le passif des anciennes mines d'uranium et leur mauvaise fermeture, angle critique sur l'héritage minier._

« j’avais quitté l’entreprise dans une situation de renaissance du nucléaire et j’y suis revenu dans une vision de décroissance inéluctable du nucléaire français. »

M. Cédric Lewandowski (audite, audition de M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)

_Résume le retournement de doctrine entre 2004 et 2017, attribué à Fukushima et au virage politique._

« aucun engagement de série n’avait été pris de 2004 à 2010. »

M. Cédric Lewandowski (audite, audition de M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)

_Désigne précisément la cause du désengagement de la filière : l'absence de série après l'EPR._

« Désormais, nous payons le prix de ces années perdues. »

M. Cédric Lewandowski (audite, audition de M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)

_Aveu fort sur le coût durable de l'attentisme post-2004 et post-Fukushima._

« Pendant trop longtemps, nous n’avons pas raisonné en prenant en compte la question du renouvellement du parc, car il paraissait lointain et éventuellement lié à d’autres mécanismes économiques. »

M. Cédric Lewandowski (audite, audition de M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)

_Reconnaît un angle mort durable d'EDF et de l'État sur le financement du renouvellement._

« Face à ces constats et à cette difficulté, un troisième paradoxe a tenu à la tentative incroyable des responsables de la filière nucléaire de réécrire l’histoire des dix dernières années, au prix de dérives parfois complotistes, afin de s’exonérer de leurs responsabilités dans la triple crise énergétique, industrielle et financière où est plongée la filière nucléaire. »

M. Yves Marignac (audite, audition de M. Yves Marignac, 2023-02-01)

_Mise en cause directe et severe des responsables de la filiere, accuses de reecrire l'histoire._

« Or, au moment où le président de la République, dans son discours de Belfort, fixait à la filière nucléaire les objectifs qu’elle avait depuis longtemps demandés pour maintenir ses compétences, le réflexe a été de dire que la filière n’était pas en état de les atteindre, et d’en appeler à ce plan Marshall, dont la faisabilité et la pertinence peuvent être questionnées. »

M. Yves Marignac (audite, audition de M. Yves Marignac, 2023-02-01)

_Souligne la contradiction entre les demandes anciennes de la filiere et son incapacite affichee a les satisfaire une fois accordees._