La part du citoyen

Souveraineté, indépendance et dépendances géopolitiques

Mesure de l'indépendance énergétique

La question de savoir comment mesurer l'indépendance énergétique de la France traverse trois auditions (M. Jean-Luc Tavernier, Mme Ketty Attal-Toubert e.a., M. David Marchal) et oppose la logique de la statistique publique au mandat politique de la commission. Le point de départ est posé par le directeur de l'INSEE, Jean-Luc Tavernier (M. Jean-Luc Tavernier), qui récuse l'objet même de l'enquête sur le plan statistique : « Vous ne trouverez jamais, dans un document de l'Insee, le mot "souveraineté". Il ne s'agit pas d'un concept statistiquement labellisé. » Il préfère raisonner en faits mesurables — « la facture énergétique rapportée au PIB » et « l'évolution de la production physique d'énergie en térawattheures » — et qualifie la dépendance française de phénomène « ancestral », datant « de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles », et non d'un effet de décisions récentes. Sa posture est celle du statisticien neutre : « Non, ce sont des faits ! »

Le clivage central porte sur le traitement du nucléaire dans l'indicateur officiel. Selon la table ronde des services statistiques (Mme Ketty Attal-Toubert e.a.), notamment Bérengère Mesqui, « par convention statistique, le nucléaire et les énergies renouvelables sont considérés comme des énergies nationales », alors que « la totalité de l'uranium naturel utilisé dans nos centrales est importée ». Cette convention explique le faible taux de dépendance de la France : le programme nucléaire a fait progresser le taux d'indépendance « de 25 % à la fin des années 1970 à 55 % en 2021 ». Toujours selon cet indicateur officiel, « la France n'a effectivement pas perdu d'indépendance énergétique entre 2000 et 2020 », la chute de 2022 étant présentée comme conjoncturelle, liée à la baisse de production nucléaire.

David Marchal de l'ADEME (M. David Marchal) conteste frontalement cet indicateur. En « incluant tous les combustibles importés », il estime qu'« environ 80 % de la consommation d'énergie finale concernent des combustibles importés », contre les 55 % officiels. Il ajoute, en s'appuyant sur un rapport du ministère, que « le taux d'indépendance énergétique perdrait 40 points de pourcentage pour s'établir à 14 % en 2020 » si l'on comptait le combustible nucléaire comme énergie primaire plutôt que la chaleur de sa réaction. Le rapporteur Antoine Armand reformule cette thèse comme une affirmation que « la qualité d'indépendance énergétique attribuée au nucléaire est surestimée ».

Un constat partagé émerge enfin sur l'absence d'outil de pilotage. Le rapporteur (Mme Ketty Attal-Toubert e.a.) relève que le service chargé des approvisionnements « ne possède donc pas d'outil de mesure de la vulnérabilité des approvisionnements », faute de commande gouvernementale. Le président Raphaël Schellenberger résume : « Vous n'avez finalement pas d'écran de contrôle. » Du côté des services, Ketty Attal-Toubert défend leur mandat — « Ce n'est pas le rôle de la statistique publique » — tout en reconnaissant qu'« il serait cependant intéressant et utile d'effectuer ce calcul ».

Qui en parle

Interventions regroupées (14 citations · 3 auditions)

Domaine : Souveraineté, indépendance et dépendances géopolitiques · Sujet : independance-mesure

Couverture : 14 citations · 5 positions · 3 auditions

_Slugs bruts fusionnés : taux-independance-energetique, indicateur-independance-insee, concept-souverainete-insee, absence-indicateur-vulnerabilite, part-energie-importee, convention-statistique-nucleaire-national_

Positions exprimées

  • M. Jean-Luc Tavernier (M. Jean-Luc Tavernier) : La souveraineté n'est pas un concept statistique ; l'INSEE ne l'emploie jamais et préfère des faits mesurables comme la facture énergétique rapportée au PIB et la production physique en TWh. _(tranchant 4)_
  • M. David Marchal (M. David Marchal) : L'indicateur d'indépendance énergétique de l'Insee (55 %) est inadapté car il considère comme française la vapeur primaire du nucléaire alors que le combustible est importé ; la dépendance réelle est d'environ 80 % et le taux d'énergies produites en France de seulement 19-20 %. _(tranchant 4)_
  • (table ronde) (Mme Ketty Attal-Toubert e.a.) : Les services statistiques ne produisent pas d'indicateur synthetique de vulnerabilite energetique faute de commande politique ; les donnees existent mais ce n'est pas le role de la statistique publique de produire des alertes, et un tel indicateur ne serait pas trivial a construire. _(tranchant 3)_
  • (table ronde) (Mme Ketty Attal-Toubert e.a.) : Selon l'indicateur officiel, la France n'a pas perdu d'independance energetique entre 2000 et 2020 ; la chute de 2022 est conjoncturelle et liee a la baisse de production nucleaire. _(tranchant 2)_
  • (table ronde) (Mme Ketty Attal-Toubert e.a.) : Le nucleaire est compte comme energie nationale par convention statistique alors que tout l'uranium est importe, ce qui explique le faible taux de dependance de la France. _(tranchant 2)_

Citations (verbatim, sourcées)

« Vous ne trouverez jamais, dans un document de l’Insee, le mot « souveraineté ». Il ne s’agit pas d’un concept statistiquement labellisé. C’est pourquoi j’ai préféré vous présenter des faits : la facture énergétique rapportée au PIB, qui me paraît être un bon indicateur de notre dépendance, du moins en matière monétaire, et l’évolution de la production physique d’énergie en térawattheures. »

M. Jean-Luc Tavernier (audite, audition de M. Jean-Luc Tavernier, 2022-11-09)

_Le directeur de l'INSEE recadre la commission : la souveraineté n'est pas une catégorie statistique, ce qui relativise l'objet même de l'enquête et invite à raisonner en faits mesurables._

« Même s’il y a eu une baisse, c’était à partir d’un niveau élevé : en réalité, la perte d’indépendance à laquelle s’intéresse votre commission est ancestrale, datant de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. »

M. Jean-Luc Tavernier (audite, audition de M. Jean-Luc Tavernier, 2022-11-09)

_Contextualise la dépendance comme un phénomène structurel de long terme, et non comme le produit de décisions politiques récentes._

« Non, ce sont des faits ! »

M. Jean-Luc Tavernier (audite, audition de M. Jean-Luc Tavernier, 2022-11-09)

_Tavernier revendique la posture du statisticien neutre, refusant de glisser vers l'interprétation politique des données._

« Par convention statistique, le nucléaire et les énergies renouvelables sont considérés comme des énergies nationales. Cependant, la totalité de l’uranium naturel utilisé dans nos centrales est importée. »

Bérengère Mesqui (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Met a nu le coeur de la convention statistique qui fonde l'independance energetique francaise : le nucleaire est compte national alors que tout son combustible est importe._

« Le développement du programme nucléaire a permis à ce taux de progresser de 25 % à la fin des années 1970 à 55 % en 2021. »

Bérengère Mesqui (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Chiffre cle quantifiant l'apport du nucleaire a l'independance energetique sur quatre decennies._

« Ce positionnement s’explique par notre importante production nucléaire, considérée comme une production nationale. »

Bérengère Mesqui (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Explicite pourquoi la France a le plus faible taux de dependance d'Europe : c'est une consequence directe de la convention statistique sur le nucleaire._

« la France n’a effectivement pas perdu d’indépendance énergétique entre 2000 et 2020. »

Bérengère Mesqui (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Reponse statistique directe au mandat de la commission ('perte de souverainete') : pas de perte sur la periode 2000-2020 selon l'indicateur officiel._

« Le principal service en charge de mesurer les approvisionnements du pays ne possède donc pas d’outil de mesure de la vulnérabilité des approvisionnements, y compris énergétiques. Cette demande n’a jamais été formulée par le Gouvernement depuis la création du service. »

Antoine Armand (rapporteur, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Constat-cle du rapporteur : aucun outil statistique de vulnerabilite des approvisionnements energetiques n'existe, faute de commande gouvernementale._

« Vous n’avez finalement pas d’écran de contrôle. Ce sujet est étudié de manière approximative, sans qu’un outil statistique alerte d’une tension particulière sur un indicateur chaque mois. »

Raphaël Schellenberger (president, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Formulation marquante du president : pas d'ecran de controle ni d'alerte mensuelle sur la dependance energetique._

« Ce n’est pas le rôle de la statistique publique. »

Ketty Attal-Toubert (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Defense des douanes face a la pression : produire des alertes politiques ne releve pas du mandat de la statistique publique._

« Nous n’avons pas reçu de commande formelle. Il serait cependant intéressant et utile d’effectuer ce calcul. »

Ketty Attal-Toubert (audite, audition de Mme Ketty Attal-Toubert e.a., 2022-11-15)

_Confirme l'absence de commande politique tout en reconnaissant l'utilite d'un tel indicateur de vulnerabilite energetique._

« En considérant d’autres façons de calculer cet indicateur, notamment en incluant tous les combustibles importés, nous constatons qu’environ 80 % de la consommation d’énergie finale concernent des combustibles importés. »

M. David Marchal (audite, audition de M. David Marchal, 2022-11-17)

_Pose le chiffre central et contestataire de l'audition : la dépendance réelle (80 %) bien supérieure à l'indicateur officiel (55 %)._

« Vous dites en creux que vous pensez que la qualité d’indépendance énergétique attribuée au nucléaire est surestimée. »

M. Antoine Armand (rapporteur, audition de M. David Marchal, 2022-11-17)

_Le rapporteur reformule et met à l'épreuve la thèse de l'ADEME pour la confronter à la défense du nucléaire._

« le taux d’indépendance énergétique perdrait 40 points de pourcentage pour s’établir à 14 % en 2020 si nous considérions comme énergie primaire le combustible nucléaire plutôt que la chaleur issue de sa réaction. »

M. David Marchal (audite, audition de M. David Marchal, 2022-11-17)

_Marchal renforce sa thèse en l'attribuant à un rapport du ministère, donnant un chiffre encore plus bas (14 %)._