La part du citoyenTikTok et les mineurs

29 avril 2025 · réunion n°6

Audition — Mme Sihem Amer-Yahia, Mme Lucile Coquelin, M. Olivier Ertzscheid

Mme Sihem Amer-YahiaSihem Amer-YahiaLCLucile CoquelinM. Olivier ErtzscheidOlivier Ertzscheid

Qui est auditionné

Il s'agit en réalité d'une table ronde de chercheurs entendus conjointement le 29 avril 2025, sous la présidence de M. Arthur Delaporte. Le titre officiel mentionne trois noms — Mme Sihem Amer-Yahia (directrice de recherche CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d'informatique de Grenoble, spécialiste des algorithmes de recommandation), Mme Lucile Coquelin (maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, sémio-anthropologue, laboratoire DyLIS / Sciences Po Paris) et M. Olivier Ertzscheid (chercheur en SIC, université de Nantes) — mais un quatrième participant, M. Marc Faddoul, directeur et cofondateur de l'association AI Forensics, a prêté serment et pris une large part à l'échange.

Les profils éclairent les positions : Amer-Yahia parle depuis la conception même des algorithmes ; Faddoul depuis l'audit externe des plateformes (son association exploite les obligations de transparence du DSA) ; Ertzscheid depuis vingt-cinq ans d'analyse des médias numériques ; Coquelin depuis la formation des enseignants et une pratique assumée de créatrice de contenu sur TikTok. Coquelin et Faddoul déclarent leurs intérêts : elle produit du contenu TikTok sans en tirer de bénéfice financier, lui a travaillé avec Facebook il y a sept ans dans un partenariat de recherche non rémunéré.

La substance

Le fil commun est un déplacement du regard : de la modération de contenu vers l'amplification algorithmique et le modèle économique. Faddoul juge « nécessaire de se concentrer sur l'amplification algorithmique, plus que sur la modération de contenu ». Ertzscheid résume ses vingt-cinq ans de recherche d'une phrase : « tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes », et paraphrase Zeynep Tufekci — « nous avons construit une dystopie rien que pour obliger les gens à cliquer sur des publicités ».

Amer-Yahia décrit un algorithme agrégeant signaux explicites (like, post) et implicites (temps de visionnage, heure de connexion), au service de la publicité personnalisée, et affirme que celui de TikTok « a été conçu pour rendre la plateforme addictive », avec un risque d'impact sur « l'attention et le développement cognitif des mineurs » — effet qu'elle demande d'étudier. Faddoul avance le chiffre le plus frappant de la séance, explicitement attribué à ses propres travaux : « selon une étude d'AI Forensics, un utilisateur suivant du contenu lié à une rupture amoureuse se retrouve, en moins d'une demi-heure, exposé à du contenu lié aux dépressions, puis à des idées suicidaires ». Il ajoute une couche géopolitique — « Le parti communiste chinois a, de fait, infiltré la gouvernance de TikTok » — immédiatement bornée par l'aveu qu'il n'existe pas de preuve d'ingérence à grande échelle, seulement un risque, contenu selon lui par la vigilance des régulateurs ; il oppose le cas de X, accusé d'avoir manipulé son algorithme au profit de son propriétaire.

Côté remèdes : Faddoul plaide un « pluralisme algorithmique » et des protocoles interopérables sur le modèle de BlueSky (« TikTok pourrait proposer un algorithme de recommandation géré par la chaîne de télévision Arte »), à l'échelle européenne. Amer-Yahia confirme la faisabilité technique, réclame explications accessibles, registre de publicités et audits indépendants, et préfère à la loi punitive un outil de mesure de type Nutriscore. Sur le respect du DSA, Faddoul situe TikTok entre deux eaux : « En la matière, TikTok ne fait partie ni des meilleurs élèves ni des cancres », les médias et sous-titres restant difficiles à récupérer.

Les enjeux et les confrontations

Coquelin tient le contrepoint : elle exprime ses doutes sur les « discours, constants dans l’espace public, de panique morale », rappelle les apports des plateformes (construction identitaire, appartenance, son propre parcours via un compte « Parents Toxiques ») — tout en classant « TikTok parmi les plateformes présentant le plus de danger qu'un enfant se retrouve une proie sexuelle » et en pointant l'asymétrie du contrôle d'âge : « TikTok a déjà vérifié mon âge, mais uniquement pour m'autoriser à diffuser du contenu en direct ou à le monétiser ».

L'échange le plus vif l'oppose au député Kévin Mauvieux (RN), qui la juge « très optimiste à propos de TikTok, peut-être même un peu trop », recentre sur « la santé mentale des enfants » et assume la dissuasion par l'effroi : « Je préfère que la peur dissuade un enfant d'utiliser la plateforme ». Elle réplique : « je refuse de m'en tenir à une posture de peur, car la peur n'évite pas le danger », conteste le cadrage (elle n'a « à aucun moment parlé d'enfant ») et se dit « lucide » plutôt qu'optimiste. La rapporteure Laure Miller teste l'utilité même de l'action publique — « Ne pensez-vous pas que le travail de régulation des réseaux sociaux dans lequel nous sommes engagés est vain ? » — ce à quoi Faddoul répond que la régulation « n'est absolument pas vaine », et fait valider l'échelon européen pour l'interopérabilité. Le président Delaporte, lui, obtient un aveu de limite méthodologique : faute de données suffisantes, AI Forensics n'a pas pu établir pour TikTok ce qu'elle a documenté sur Instagram (« Tout à fait »).

Ce que l'audition apporte

Un éclairage technique et régulatoire plus que clinique : l'audition met au premier plan le modèle économique publicitaire, l'amplification, l'accès des chercheurs aux données et l'interopérabilité comme levier. Elle apporte aussi deux nuances rares dans le dossier : le jugement d'Amer-Yahia — « L'algorithme de TikTok ne me paraît pas très sophistiqué », et « il n'est pas techniquement possible de créer un algorithme dépourvu du moindre biais » — et le refus argumenté de la panique morale par Coquelin. Les responsabilités pointées visent moins TikTok seul que l'ensemble des plateformes, Ertzscheid les rangeant, dans une analogie assumée, aux côtés des industries du tabac et du pétrole au titre des « trois grands mensonges » de l'ère postindustrielle.