Qui est auditionné
Audition conjointe de deux représentants du collectif d'aide aux victimes d'influenceurs (AVI) : M. Mehdi Mazi, cofondateur, et M. Jean-Baptiste Boisseau, membre chargé des projets espaces de discussion en ligne et des relations presse. Le collectif est né à l'été 2022 sous le nom AVMN (« aide aux victimes de Marc et Nadé Blata »), constitué en association le 19 août 2022. Sa mission est double : accompagner juridiquement les victimes et alerter institutions et plateformes.
Le profil éclaire l'angle : AVI n'est ni un laboratoire de recherche ni un observatoire de la santé mentale, mais une association de victimes centrée sur la délinquance économique des influenceurs — trading, copy-trading, crypto, formations pour « devenir riche ». La commission porte sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs ; le collectif arrive avec un corpus d'affaires majoritairement adultes et antérieures à TikTok. Le président Delaporte doit d'ailleurs recadrer après le propos liminaire : « Je vous invite maintenant à aborder les effets sur les mineurs et les aspects directement liés aux travaux de la commission. » Boisseau déclare sous serment n'avoir aucun lien avec TikTok, mais précise être « le gérant d'une plateforme communautaire de signalement d'escroqueries en ligne », expérience qui lui « confère une perspective similaire à celle des plateformes ».
La substance
Les chiffres avancés par le collectif, à lui attribuer : « l'association a recensé plus de 2 400 victimes, pour un préjudice total estimé à plus de 2 millions d'euros », 23 dossiers en cours, une douzaine de plaintes déposées, 88 plaintes conjointes déposées le 20 janvier 2023.
Boisseau déroule des parcours d'influenceurs — Rayan PSN, Illan Castronovo, AD Laurent, Nasdas, Julien Tanti, Laurent Correia — pour illustrer une double thèse : la migration d'un réseau à l'autre après bannissement, et l'impunité. Sur Rayan PSN, condamné à un stage citoyen après un vol filmé qui a fait grimper son audience : « On peut malheureusement constater que, dans ce cas, le délit a été profitable. » Aucun des cas présentés n'aurait été condamné pour escroquerie ou pratique commerciale trompeuse.
Sur ce qui est propre à TikTok, la réponse est nuancée : « De manière générale, les escroqueries sont similaires sur TikTok et sur les autres réseaux sociaux. La spécificité majeure de TikTok réside dans les matchs , puisque cette fonctionnalité n'existe pas sur les autres plateformes. » Les lives et les dons sont décrits comme un mécanisme d'incitation dont la plateforme serait responsable : notifications, badges, passage de niveau, et un classement des donateurs qui « crée une compétition malsaine ». Castronovo figurerait « régulièrement dans le top 10 des créateurs recevant le plus de cadeaux virtuels » ; AVI dit avoir recueilli des témoignages « suggérant des comportements susceptibles de relever de l'abus de faiblesse » — soupçon du collectif, non établi judiciairement.
Sur la modération, Mazi affirme que « sur TikTok, nos alertes concernant des contenus problématiques sont systématiquement classées sans suite » ; Boisseau décrit des décisions « déconcertantes ». Sur la vérification de l'âge, il cite les lives d'une mineure notoire, qui « n'aurait pas dû pouvoir les réaliser » au regard des CGU fixant l'âge minimum à 18 ans pour cette fonctionnalité.
Les propositions : parquet du numérique élargi (« En vérité ce parquet du numérique existe déjà en France, mais il se limite aux affaires de haine en ligne »), référentiel de modération opposable aux plateformes qui « se retranchent derrière l'argument de l'absence d'illicéité manifeste », procédure d'appel indépendante confiée aux signaleurs de confiance, blocage administratif, encadrement des dons et des matchs, audit du DSA, réunions d'information pour les parents. Sur l'algorithme, une position singulière et modérée : « L'algorithme de TikTok n'est pas le seul en cause, mais il est certainement le plus efficace » — d'où une alternative à l'interdiction, « désactiver la vue algorithmique par défaut », en affichant d'abord les contenus des comptes suivis.
Les enjeux et confrontations
Pas de confrontation, mais un test de solidité mené par la rapporteure Laure Miller. Sa première question — quelle proportion de mineurs parmi les 2 400 victimes, quelle part imputable à TikTok — obtient une réponse de décharge : Mazi répond « Nous n'avons recensé qu'un seul cas de mineur impliqué dans les affaires que nous suivons » et concède « Nous ne disposons pas de données précises permettant de mesurer l'implication respective de TikTok et d'autres plateformes ». Boisseau ajoute : « Notre échantillon n'est pas représentatif. » Interrogé par Delaporte sur d'éventuelles victimes mineures du copy-trading, il répond non, tout en maintenant qu'« il est absolument certain que Rayan PSN a causé beaucoup de dégâts parmi les plus jeunes » — affirmation d'intime conviction, sans étai chiffré.
Deuxième limite reconnue : à la rapporteure demandant s'ils ont alerté TikTok de l'incohérence de sa modération, Boisseau répond « Non, nous n'avons jamais eu de contacts directs avec TikTok », et rappelle que le collectif n'est pas reconnu signaleur de confiance.
Boisseau élargit enfin hors périmètre, vers la guerre informationnelle : « TikTok a été massivement utilisé comme outil de propagande et de déstabilisation de l'État » en Roumanie — affirmation de l'intervenant, non établie par la commission — et suggère d'auditionner Viginum, ce que Delaporte dit envisager.
Apport au dossier
L'audition apporte au dossier une entrée peu couverte ailleurs : la monétisation des lives comme économie prédatrice, et l'usage de TikTok comme refuge pour des influenceurs bannis d'autres plateformes. Elle documente aussi les mécanismes de silence — « victim shaming », inversion de la responsabilité — qui expliqueraient le faible taux de plainte, et l'exposition d'enfants dans des publicités, Delaporte rappelant en séance qu'« il est formellement proscrit de faire figurer un enfant dans une publicité pour du trading ». Sa doctrine est répressive côté justice (parquet spécialisé, blocage administratif) mais volontairement peu intrusive côté produit (changer le réglage par défaut plutôt qu'interdire l'algorithme). Sa principale limite est assumée par les intervenants eux-mêmes : un seul mineur recensé, un échantillon non représentatif, aucune donnée isolant TikTok.