Qui est auditionné
Audition conjointe, sous serment, de M. Antonin Atger, écrivain et doctorant chercheur en psychologie sociale à Londres (travaux sur le complotisme et la désinformation), et de Mme Audrey Chippaux, auteure de Derrière le filtre. Enquête sur le système d’influence (2025). Les deux déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts, après une relance du président.
Les deux profils sont complémentaires et ne parlent pas depuis la même place. Atger vient de la littérature scientifique : il expose l’état des études et pose lui-même les limites de ce qu’elles permettent d’affirmer. Chippaux vient de l’observation de terrain depuis 2019 — placements de produits frauduleux, dropshipping, pratique illégale de la médecine — et de l’immersion personnelle (elle a créé des comptes pour suivre pendant une semaine un animateur de « matchs » en direct). Cette différence d’angle explique l’écart de tonalité entre eux tout au long de l’audition.
La substance
Atger : corrélation, pas causalité. Sa thèse d’ouverture est une mise en garde méthodologique : « on ne connaît pas de lien de causalité directe entre l’état de santé mentale et l’usage de TikTok », faute d’étude longitudinale. Il indique en revanche disposer de méta-analyses convergentes établissant un lien entre usage prolongé et anxiété, dépression, basse estime de soi, Fomo, mauvais sommeil — en rappelant que le lien peut jouer dans l’autre sens (une personne anxieuse allant davantage sur TikTok) ou dépendre de tiers facteurs. Sa formule : « si TikTok peut amplifier ce phénomène, il n’en est pas nécessairement la cause ». Il cite Hendrickx et al. (comparaison TikTok/Instagram), Marciano et al. et Nancy Lau et al. (#TeenMentalHealth), avance un seuil d’usage — effets bénéfiques traçables autour d’une heure par jour, problématiques à trois, quatre ou cinq heures — et signale une disparité sociale, les milieux défavorisés ayant selon lui un usage plus problématique, sans explication certaine. Il défend aussi l’existence d’effets positifs : « Bien utilisé avec des professionnels, TikTok peut ainsi avoir des effets bénéfiques sur la santé mentale. » Il apporte enfin deux concepts : la relation parasociale (lien affectif imaginaire et déséquilibré, exploitable) et une lecture sociologique de la polarisation, qu’il attribue autant à l’auto-sélection des militants qu’aux algorithmes.
Chippaux : l’économie des dérives. Elle juge TikTok pire que les autres plateformes — « Je pensais que ce dernier était le pire jusqu’à ce que je découvre TikTok, qui est pis encore » — du fait des vidéos courtes enchaînées à l’infini et du collage (le commentaire d’un anonyme à cinquante abonnés repris dans une vidéo vue par des millions), qu’elle décrit comme matrice de vagues quotidiennes de cyberharcèlement. Elle documente les matchs live : pièces achetées, cadeaux offerts, diamants convertis en euros dont, affirme-t-elle, « TikTok prélève 50 % » ; fonction permettant de masquer le montant des dons ; horaires nocturnes (23 h - 6 h) ; sentiment d’équipe entretenu alors que, dit-elle après immersion, « En fait, on joue ensemble pour ne rien gagner. » Elle rapporte le cas d’un adolescent ayant dépensé plus de 4 000 euros via Apple Pay, des montants de 1 500 à 4 000 euros dans d’autres témoignages, et plus de 140 000 euros de dons reçus par Julien Tanti — en précisant qu’aucun témoignage de mineur ne lui a été rapporté dans ce dernier cas. Sur l’âge : « De toute façon, je peux m’inscrire sur TikTok en déclarant que j’ai 13 ans. » Elle cite également filtres et publicités esthétiques (avec le Dr Adel Louafi), désinformation santé (Thierry Casasnovas, 2,7 millions d’abonnés, non condamné), images d’enfants exploitables par des pédocriminels, et des « placements de produits d’opinion » pro-russes attribués à une enquête du Monde.
Les enjeux et les confrontations
Le point de friction est explicite. La rapporteure Laure Miller conteste directement la nuance d’Atger : « n’est-ce pas complètement antinomique ? Un usage modéré de TikTok est-il possible, compte tenu de la force de l’algorithme ». Il maintient sa position — « Il ne faut pas sous-estimer l’agentivité des mineurs. » — sans nier les usages problématiques. Le président Arthur Delaporte, lui, instrumente le témoignage contre un argument de défense de la plateforme : « On nous rétorque souvent que les mineurs ne peuvent pas mettre de l’argent au cours de lives , ce que tend à infirmer l’exemple que vous donnez ». Il conduit un interrogatoire serré sur les coffres et la monnaie virtuelle, jusqu’à : « Vous auriez pu être mineure. » Aucun refus de répondre ; une seule imprécision assumée (Chippaux ne se souvient plus du nom de l’influenceur concerné par les 4 000 euros, ni du cours exact des pièces).
Ce que l’audition apporte
Elle installe côte à côte deux registres de preuve que la commission devra articuler : d’un côté une prudence scientifique revendiquée sur la santé mentale, de l’autre un travail d’observation détaillant la mécanique économique des lives. Sur les remèdes, les deux divergent de nuance : Chippaux demande d’abord l’application des lois existantes (loi du 9 juin 2023) et des sanctions dissuasives — « Il faut des sanctions, pas de simples rappels à l’ordre. » —, Atger juge qu’« une interdiction totale sera inefficace » (VPN, obstacles juridiques) et plaide régulation, amendes plus fortes et co-construction, en soulignant qu’il faut aussi agir sur les fragilités hors ligne. Deux propositions concrètes closent l’audition : un espace TikTok pour enfants sur le modèle de YouTube, et l’obligation de diffuser des contenus préventifs entre deux vidéos. En séance, le président annonce une saisine du procureur de la République au titre de l’article 40 du code de procédure pénale sur les publications évoquées.