La part du citoyenTikTok et les mineurs

10 juin 2025 · réunion n°24

Audition — M. Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique (OPEN), et Mme Angélique Gozlan, experte à l’Open, docteure en psychopathologie

M. Thomas RohmerThomas RohmerAGAngélique Gozlan

Qui est auditionné

Audition commune ouvrant la réunion n° 24 (1/5), sous la présidence d'Arthur Delaporte. M. Thomas Rohmer est convoqué comme président de l'Observatoire de la Parentalité et de l'Éducation Numérique (OPEN) mais rectifie d'emblée : il en est désormais le directeur, la présidence revenant à Mme Marion Haza-Pery. Il est accompagné de Mme Angélique Gozlan, experte à l'OPEN, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie et docteure en psychopathologie, auteure selon ses propres mots de « la première thèse en psychologie clinique en France sur l'impact des réseaux sociaux à l'adolescence », soutenue en 2013.

Le profil éclaire la position tenue : l'OPEN n'est ni un laboratoire d'épidémiologie ni un collectif de victimes, mais une structure d'accompagnement des parents et des professionnels, également active en plaidoyer législatif (loi de 2020 sur l'exposition des mineurs à la pornographie, loi de 2020 sur les enfants influenceurs, évolution du code civil sur le droit à l'image des enfants en 2024, avec Bruno Studer). Rohmer déclare spontanément ses intérêts : financements privés ponctuels de Google et de Netflix, partenariat avec un groupe de crèches privées, en précisant qu'il ne s'agit « en aucun cas des subventions de fonctionnement » ; il siège par ailleurs à titre personnel au comité de protection des jeunes publics de l'Arcom. Gozlan annonce un apport « davantage d'un savoir expérientiel à teneur qualitative que quantitative », fondé sur des adolescents suivis en pédopsychiatrie qu'elle a interrogés pour préparer l'audition.

La substance

La thèse centrale est celle du pharmakon : « C'est précisément le dosage, la quantité et la nature de l'usage qui déterminent la transformation du remède en poison » (Gozlan). Elle en tire une position de prudence explicite sur le lien causal : « Nous ne pouvons néanmoins établir aujourd'hui une causalité directe et univoque entre les réseaux sociaux et la santé psychique des adolescents », et « les plateformes ne créent pas en elles-mêmes des troubles à l'adolescence » — le mal-être relevant selon elle d'un « état sociétal, familial et interpersonnel plus global ». Elle admet en revanche un effet d'amplification : les contenus « peuvent renforcer un état psychique ou émotionnel préexistant », l'algorithme resservant des vidéos qui enferment dans un « bad mood ». L'usage problématique est présenté comme un indicateur possible de souffrance plutôt que comme sa cause.

Côté risques, elle rapporte le diagnostic de ses patients : les formats courts (shorts, reels) sont jugés « intrinsèquement addictifs », et « ces adolescents considèrent ainsi le format comme plus problématique que le contenu lui-même » — une plateforme décrite par l'une d'elles comme « un boîtier hypnotisant ». Sont cités les troubles de l'attention, le cyberharcèlement, la radicalisation, la comparaison sociale, et l'existence de comptes « ED TikTok » (Eating Disorders) valorisant le body check et des régimes à 800 calories par jour, chiffre attribué à une adolescente ; celle-ci oppose Twitter, « journal intime », à TikTok, où le message deviendrait « Regardez, je suis une meilleure anorexique que vous ».

Sur les remèdes, les jeunes interrogés écartent « catégoriquement » l'interdiction, jugeant que « toute interdiction engendre inévitablement sa transgression », et demandent d'abord une modération interne aux plateformes, de la prévention entre pairs et des alternatives réelles. Rohmer, lui, dénonce une « panique morale » polarisée, un « effet d'aubaine » d'acteurs jouant sur les peurs, et la « prévention à la française » : « les jeunes rencontrent aujourd'hui davantage d'adultes leur expliquant ce qu'ils ne doivent pas faire […] que d'adultes leur montrant comment bien les utiliser », alors qu'« une surprotection peut paradoxalement devenir incitative à la prise de risques ». Il illustre les injonctions contradictoires publiques : affiches « pas d'écran avant trois ans » aux urgences pédiatriques « alors que les brancards sont équipés d'écrans », « pauses numériques » au collège contre évaluations nationales de sixième « exclusivement sur ordinateur ».

Les enjeux et les confrontations

L'audition est brève et sans hostilité : seuls Delaporte et la rapporteure interviennent, aucun député de groupe. Deux frictions sont néanmoins lisibles. Delaporte, remerciant les audités d'avoir « donné la parole aux mineurs », rappelle que la commission a elle-même entendu des mineurs à huis clos et lancé une consultation citoyenne de « plus de 30 000 réponses, dont environ la moitié émanait de mineurs ». Surtout, Laure Miller pousse une ligne plus offensive que celle des audités : elle suggère un clivage entre parents vigilants et parents insouciants, puis plaide un « électrochoc » de sensibilisation face à des contenus « parfois pornographiques, sexistes ou profondément problématiques ». Gozlan nuance l'hypothèse du clivage — elle observe en Seine-Saint-Denis « une homogénéité surprenante » des difficultés parentales quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle — et Rohmer répond par l'« aller vers » et la mobilisation de la RSE en entreprise, sans reprendre le registre du choc.

Ce que l'audition apporte

Elle installe dans le dossier une voix de prudence clinique, sous serment, qui refuse le lien causal direct et déplace une part de la responsabilité vers l'incohérence des adultes et des institutions, tout en documentant des risques concrets (formats courts, communautés pro-troubles alimentaires, enfants influenceurs et « monétisation de l'enfance »). Elle apporte aussi un matériau rare : la parole d'adolescents suivis en pédopsychiatrie, rapportée par leur clinicienne, qui désignent le design du flux plutôt que le contenu et rejettent l'interdiction au profit de la responsabilisation des plateformes.