Qui est auditionné, et à quel titre
Première audition d'une journée entièrement consacrée aux représentants de TikTok. La commission entend conjointement, sous serment, M. Mehdi Meghzifene, responsable du lancement de TikTok e-commerce France (en poste depuis six mois, en amont de l'ouverture de TikTok Shop en France le 31 mars 2025), et M. Arnaud Cabanis, responsable de l'activité commerciale France et Benelux, c'est-à-dire de la régie publicitaire. Tous deux déclarent être salariés de TikTok. L'angle est explicitement économique : le président Arthur Delaporte annonce se concentrer avec eux « sur le modèle économique et sur ce qui a pu être qualifié d'économie de l'attention », les questions de modération et de vérification de l'âge relevant, selon les auditionnés, d'autres équipes entendues plus tard dans la journée. Ce cloisonnement fonctionnel structure toute l'audition : les deux responsables renvoient à leurs collègues dès que la question quitte le périmètre commercial. En ouverture, le président revient sur l'écho médiatique pris par la commission et regrette « l'attitude de certaines personnes auditionnées » lors des auditions d'influenceurs ; il signale aussi que le questionnaire écrit adressé à TikTok le 28 mai n'est revenu que le 10 juin, en soixante-deux pages jugées partiellement lacunaires.
La substance
Deux modèles présentés. Meghzifene décrit TikTok Shop comme un e-commerce « fondé sur le contenu » où le prix n'est pas le premier levier, contrairement aux plateformes de recherche ; « Le modèle économique est le suivant : TikTok Shop prend une commission sur le montant des ventes effectuées. » Il avance environ 20 000 entreprises enregistrées en France, 6 000 disposant de stock, 300 000 références, et une croissance « actuellement à trois chiffres par mois » depuis un démarrage à zéro. Cabanis présente une régie existant depuis 2020, près de 600 grands comptes, plus de 25 millions d'utilisateurs français et une croissance « à deux chiffres » chaque année depuis cinq ans. Il situe la chaîne de décision hors de France : un « hub » en Angleterre piloté par un manager allemand fixe la stratégie européenne, le bilan annuel remontant au siège de Singapour.
Refus de chiffrer. Interrogé à cinq reprises sur le chiffre d'affaires publicitaire français, Cabanis répond : « Je ne peux pas répondre à cette question dans le cadre de la présente audition, pour des raisons tenant principalement à la confidentialité, mais je vous transmettrai ces données. » Il ne dit pas non plus si le seuil du milliard d'euros est franchi, ni quelle part la France représente dans le chiffre d'affaires mondial.
Mineurs, publicité, âge. Meghzifene pose comme garantie liminaire que « TikTok Shop n'est pas accessible aux moins de 18 ans ». Cabanis affirme qu'aucune option de ciblage (sexe, centres d'intérêt) n'est ouverte aux annonceurs pour les moins de 18 ans depuis juillet 2023, en application du DSA — avant cette date, un ciblage sociodémographique des 15-17 ans était possible. Il concède toutefois qu'en déparamétrant tous les ciblages pour viser la base française entière, « les 15-17 ans pourraient être exposés au premier format publicitaire, Top View », pour des revenus qu'il qualifie d'« infimes ». Sur la vérification de l'âge, il décrit un dispositif déclaratif puis correctif (détection comportementale, technologie Yoti, selfie avec pièce d'identité, selfie avec un parent, micropaiement bancaire) et reconnaît : « Ce n'est pas une science exacte, et elle est loin d'être parfaite. »
Les enjeux et les confrontations
Trois séquences de tension. D'abord le DSA : après la concession sur Top View, la rapporteure Laure Miller conclut « Vous ne respectez donc pas le DSA stricto sensu », ce que Cabanis conteste aussitôt (« Nous respectons le DSA, bien sûr »). Ensuite la vérification de l'âge : à la question de savoir pourquoi ne pas contrôler dès l'inscription, Cabanis répond « Nous procédons comme les autres applications sur le marché » ; la rapporteure juge l'argument « relativement faible » et souligne que, TikTok affirmant ne pas tirer de revenus des mineurs, un contrôle strict ne lui coûterait rien. Enfin le profilage : le président fait admettre, en fin d'audition, que des mineurs déclarés majeurs peuvent être ciblés algorithmiquement — « Techniquement, c'est possible. »
S'y ajoutent des vérifications en direct et des angles morts. Miller annonce : « Nous venons de faire un test et nous avons déjà vu plus de quatre publicités en trente secondes », contre les quatre publicités quotidiennes par utilisateur affirmées par Cabanis, qui invoque une moyenne. Sur les « scores de santé » infligés aux agences de créateurs, évoqués lors d'une audition précédente, Cabanis déclare : « C'est la première fois que j'entends parler de cela » — le président dit sa « frustration » face à une information « aussi fragmentée ». Sur les produits, Miller cite des bonbons et pâtes à tartiner à colorants interdits dans l'Union ; Meghzifene distingue produits présentés et produits vendus, avance 100 millions de produits refusés en 2024 et un ratio de trente-quatre retraits proactifs pour un signalement. La députée Claire Marais-Beuil (RN), médecin, objecte que TikTok se contente de lire des étiquettes sans contrôler la composition ; Meghzifene répond que les documents de la DGAL sont demandés au vendeur. La députée Anne Genetet (EPR) oppose au discours d'inaccessibilité du Shop l'observation qu'« au collège, toutes les filles sont maquillées et parlent de leur crème de jour ». Stéphane Vojetta (EPR) teste les contournements possibles du ciblage (adultes intéressés par des contenus prisés des mineurs) et l'application de la loi influenceurs. Plusieurs réponses sont renvoyées à l'écrit ou aux auditions de l'après-midi, notamment le reproche de la Commission européenne sur le registre des publicités.
Ce que l'audition apporte
Elle documente la structure économique de TikTok en France — commission sur ventes pour le Shop, publicité comme activité historique, décisions prises à Londres et Singapour — tout en laissant ouvert le point que la commission cherchait à établir : les volumes financiers. Elle produit deux concessions sous serment souvent citées ensuite : l'exposition publicitaire résiduelle possible des 15-17 ans, et la possibilité technique que des mineurs déclarés majeurs soient profilés. La doctrine défendue par les auditionnés est celle d'une conformité par le paramétrage (ce que l'outil publicitaire ne permet pas de faire n'est pas fait) et d'un problème de vérification de l'âge propre à tout le secteur ; la commission oppose une exigence de résultat et des tests d'usage réalisés en séance. Le compte rendu se poursuit par une seconde audition, consacrée à la modération et à TikTok Live (Nicky Soo, Brie Pegum, Vincent Mogniat-Duclos), où sont notamment discutés les chiffres de modération proactive, SkinnyTok, la baisse des modérateurs francophones et la commission de 50 % perçue sur les cadeaux virtuels.