La part du citoyenTikTok et les mineurs

16 juin 2025 · réunion n°27

Audition — Mme Sarah Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé, et M. Kerian Berose-Perez, chef du bureau Santé mentale

SSSarah SauneronKBKerian Berose-Perez

Qui est auditionné

Mme Sarah Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé (DGS), est entendue avec M. Kerian Berose-Perez, chef du bureau Santé mentale de la même direction. Ils s'expriment sous serment, en qualité d'administration sanitaire de l'État, non d'experts scientifiques ni de régulateurs. Ce statut cadre d'emblée leur propos : Mme Sauneron précise que l'action de la DGS « ne portant pas spécifiquement sur TikTok mais plus largement sur l'ensemble des plateformes numériques ». L'angle est celui de la santé publique — somatique et mentale — et de la doctrine de prévention, pas celui de l'instruction d'un dossier contre une plateforme. La DGS se décrit elle-même comme « auparavant en retrait sur cette thématique », structurée depuis octobre 2024 seulement, dans le sillage du rapport « Enfants et écrans » de la commission Mouton-Benyamina (avril 2024).

La substance

Les chiffres avancés par la DGS portent sur l'exposition aux écrans en général : près de dix écrans par foyer français (baromètre Arcep), quatre à cinq heures d'écran par jour en moyenne pour les mineurs, 86 % des 8-18 ans inscrits sur les réseaux sociaux et messageries (baromètre e-Enfance) — statistiques dont Mme Sauneron dit elles-mêmes qu'elles « datent un peu et mériteraient d'être actualisées ».

La thèse centrale est une hiérarchie de preuve. Côté somatique, « Les impacts sur la santé somatique sont aujourd'hui parfaitement établis à trois niveaux principaux » : myopie (avec l'exemple sud-coréen d'une hausse de 30 points de prévalence), altération du sommeil, sédentarité et surpoids. Côté psychique, la prudence est explicite : « Si nous observons une corrélation évidente, le débat porte encore sur l'établissement d'un lien de causalité direct. Il n'est pas encore établi que les troubles préexistants incitent les jeunes à se réfugier davantage dans les écrans, ou si ces derniers en sont la cause. » La DGS invoque la dégradation de la santé mentale des jeunes depuis le covid (étude EpiCov de la Drees), la hausse des troubles anxio-dépressifs depuis 2010 et une corrélation marquée au-delà de cinq heures d'écran quotidiennes, pour conclure qu'il est possible d'« établir un effet significatif des réseaux sociaux sur la santé mentale, particulièrement chez les jeunes préalablement vulnérables ».

Sur les plateformes, la DGS met en cause le modèle de l'économie de l'attention, « qui valorise financièrement le temps passé sur les contenus […] n'intègre pas les externalités négatives », les interfaces captatrices et l'enfermement algorithmique : « À ce titre, TikTok, par l'efficacité de ses algorithmes, illustre de manière emblématique ces dérives. » Mme Sauneron cite une étude non nommée selon laquelle les personnes prédisposées aux troubles du comportement alimentaire auraient « plus de 4 343 % de risques supplémentaires d'être exposées à des vidéos concernant ce type de troubles ». M. Berose-Perez formule le nœud du problème de modération : une « multitude de contenus qui, pris individuellement, ne sont pas problématiques, mais dont l'exposition massive et récurrente auprès d'un public vulnérable, comme les adolescentes, constitue un véritable risque de santé publique ». Le levier privilégié est le DSA et ses lignes directrices « protection des mineurs » (article 28), avec une piste concrète : « imposer une diversification des contenus et […] introduire une part d'aléatoire ». La DGS reprend par ailleurs les seuils d'âge Mouton-Benyamina (pas d'écran avant 3 ans ; « à partir de 15 ans, un accès aux réseaux sociaux mais éthiques »).

Les enjeux et les confrontations

La rapporteure Laure Miller ouvre sur l'absence de consensus scientifique comme handicap de la prévention, par analogie avec la cigarette ; elle relaie ensuite le collectif Algos Victima sur des mineures hospitalisées en psychiatrie conservant « un accès non régulé à leurs téléphones », question renvoyée à la compétence de la DGOS, et le déficit de formation des soignants, décrit par les parents comme « l'éléphant au milieu de la pièce ».

La tension vient surtout du président Arthur Delaporte. Interrogeant les capacités de veille, il tranche : « Cela signifie donc qu'il n'existe actuellement aucun véritable système de veille opérationnel. » M. Berose-Perez reconnaît que « notre équipe utilise des comptes enfants et adolescents pour explorer les réseaux sociaux », sans qualifier cela de « dispositif de veille structuré ». Sur les moyens — « environ sept personnes […] de manière ponctuelle et transversale » —, le président juge que « sept équivalents temps plein ne suffiront pas », relève que les signalements administratifs sur la santé mentale sont « proches de zéro » dans les rapports de transparence, et reproche à la stratégie de viser les moins de 3 ans quand l'urgence concerne les adolescents. Point d'écart net : là où il plaide un renforcement du cadre juridique national, la DGS répond n'avoir « pas identifié de besoin spécifique en la matière pour l'instant ». Mme Sauneron oppose en défense que « la France n'est nullement à la traîne au niveau européen sur ce sujet ».

Ce que l'audition apporte

Elle documente la doctrine sanitaire de l'État (produit / environnement / capacités d'agir, transposée du tabac), fournit un point de prudence scientifique venu de l'administration de la santé elle-même sur la causalité en santé mentale, et met au jour, par le dialogue avec le président, les limites revendiquées ou constatées des moyens publics de veille, de signalement et de retrait.