Maximisation de l'engagement et du temps passé
Devant la commission, la finalité des algorithmes n'est contestée par personne — c'est sa conséquence sur les mineurs qui divise. La question posée n'est donc pas les plateformes cherchent-elles à retenir l'attention ?, mais le fait de mettre en avant ce qui capte le plus est-il un choix de conception dont elles répondent ?.
Sur le premier point, l'aveu vient de l'intérieur du secteur. M. Simon Corsin (Mindie / Snapchat, cr28b) le pose comme une évidence technique : « les algorithmes de recommandation ont pour objet d’optimiser le temps passé sur l’application, en s’appuyant sur « l’engagement » des utilisateurs. » Il décrit aussi l'outillage de cette optimisation, généralisé et banal : « Toutes les entreprises utilisent un système de test A/B (ou A/B testing ), qui consiste à tester des petites modifications de l’application sur une partie de la population. » Le format live, côté commercial, est vendu sur la même métrique : Miloude Baraka (Live'up Agency, cr21a) chiffre l'écart devant les députés — « nos lives captent l'attention des spectateurs pendant deux à trois minutes en moyenne » contre cinq secondes pour les vidéos classiques, chiffre qu'il avance pour valoriser le format auprès des marques.
C'est sur le second point que la commission pousse. Laure Miller (rapporteur, cr28a) formule la question de manière à ne laisser qu'une sortie : « Pourriez-vous affirmer qu’aucune solution technique ne permet de paramétrer l’algorithme pour que les contenus négatifs qui suscitent beaucoup de réactions et d’engouement ne soient plus mis en avant ? » Arthur Delaporte (président, cr28a) enfonce le raisonnement par symétrie : « Si vous pouvez modifier l’algorithme pour augmenter la visibilité de certains posts, vous pouvez le faire plus largement ». Le présupposé du cadrage est explicite : dès lors que le levier existe, ne pas l'actionner devient une décision. Thibault Guiroy (YouTube, cr28a) concède d'ailleurs l'effet de la répétition — « si une jeune fille peut sans problème regarder une vidéo sur le contouring , elle commencera certainement à se poser des questions sur son apparence physique si elle en regarde dix ou quinze. »
La défense des plateformes ne répond pas sur le même plan : elle porte sur les critères en entrée, pas sur les effets en sortie. Guiroy affirme que « Dans les 80 milliards de signaux utilisés pour recommander des contenus, il n’y a aucun critère lié à la radicalité des propos. » Anton’Maria Battesti (Meta, cr28a) attaque la prémisse elle-même : « nous avons observé que ce n’étaient pas forcément les contenus radicaux qui suscitaient le plus d’engagement, c’est-à-dire qui étaient le plus likés, commentés ou partagés. » L'observation est présentée comme un constat interne ; elle n'est pas étayée dans l'échange, où les députés opposent des études. Le désaccord reste donc entier : absence de critère explicite d'un côté, effet d'amplification allégué de l'autre — deux affirmations qui ne se réfutent pas.
Qui en parle
- M. Simon Corsin — Mindie / Snapchat, cr28b (2025-06-17) : décrit de l'intérieur l'optimisation du temps passé comme objet des algorithmes, et l'A/B testing comme méthode standard du secteur.
- Thibault Guiroy — YouTube, cr28a (2025-06-17) : reconnaît l'effet cumulatif de l'exposition répétée, tout en niant tout critère de radicalité parmi les signaux de recommandation.
- Anton’Maria Battesti — Meta, cr28a (2025-06-17) : conteste le lien entre radicalité des contenus et niveau d'engagement mesuré.
- Laure Miller — rapporteur, cr28a (2025-06-17) : cherche à établir que la mise en avant des contenus négatifs relève d'un choix et non d'une contrainte technique.
- Arthur Delaporte — président, cr28a (2025-06-17) : oppose la faisabilité technique démontrée à l'argument d'impuissance des plateformes.
- Miloude Baraka — Live'up Agency, cr21a (2025-06-03) : avance la captation d'attention du live (2-3 min contre 5 s) comme argument commercial.