Panique morale et principe de précaution
La commission n'a pas seulement débattu de ce que TikTok fait aux mineurs : elle a débattu de ce qu'il faut faire quand on ne le sait pas encore. D'un côté, l'incertitude devient un motif d'agir ; de l'autre, elle devient un motif de se méfier de l'alarme elle-même. Le clivage ne porte pas sur les données, il porte sur ce qu'on est autorisé à en tirer.
Le camp de la précaution assume la dissymétrie du risque. La rapporteure Laure Miller pose la question au ras du problème : « Toutefois, ne devrions-nous pas, dans l'incertitude, privilégier une posture de prudence et appliquer le principe de précaution ? » (cr07b). La formulation vaut position — l'incertitude n'y suspend pas l'action, elle la commande — et Michael Stora y « souscri[t] pleinement » en y voyant « un combat que je mène depuis de nombreuses années » (cr07b). Le député Kévin Mauvieux (RN) va plus loin en revendiquant l'outil que ses contradicteurs récusent : « Je préfère que la peur dissuade un enfant d'utiliser la plateforme que de le voir happé vers une issue fatale » (cr06b). Il recadre d'ailleurs les tables rondes qu'il juge dérivantes : « J'aimerais revenir au cœur de notre sujet : la santé mentale des enfants » (cr06b).
En face, plusieurs chercheurs contestent le cadrage avant de contester les mesures. Jérôme Pacouret inscrit l'alarme dans une série : il faut « ne pas céder aux paniques morales qui accompagnent souvent les nouvelles pratiques juvéniles, depuis l'émergence du cinéma jusqu'à internet » (cr03b). Lucile Coquelin dit ses « propres doutes quant aux discours, constants dans l'espace public, de panique morale » (cr06b), puis retourne l'argument protecteur contre lui-même, en réponse directe à Mauvieux : « la peur n'évite pas le danger. La diabolisation d'outils numériques donne lieu à des utilisations risquées de ces outils » (cr06b). Le désaccord est ici de méthode, non de finalité : les deux prétendent protéger.
Le mot « panique morale » revient assez pour devenir un instrument. Thomas Rohmer (OPEN) s'en sert pour renvoyer les deux camps dos à dos — « d'un côté les gentils en soutien aux outils numériques et de l'autre les méchants complètement anti-écrans » (cr24a) — et pour désigner des acteurs qui entretiennent « cette forme de paralysie parentale en jouant davantage sur les peurs » (cr24a). Le député Arnaud Saint-Martin (LFI-NFP) demande de la même façon de « poser les constats de façon raisonnée, en dégonflant les baudruches » (cr03b).
La position la plus tendue est celle de Grégoire Borst, qui tient les deux bouts : « Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas appliquer un principe de précaution. Néanmoins, il est crucial de ne pas instrumentaliser les données scientifiques existantes » (cr06c). Et il ne s'en tient pas au principe : il vise, en séance, ses co-auditionnés — « il faut éviter d'instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition » (cr06c). C'est le point où l'axe se referme sur lui-même : la précaution y reste légitime, mais son coût — la surinterprétation de la preuve — est nommé par un chercheur devant ceux qu'il accuse de le payer.
Qui en parle
- Laure Miller (rapporteur, EPR — cr07b) : fait de l'incertitude un motif d'agir et instruit la piste d'une limite d'âge plus stricte.
- Michael Stora (Observatoire des mondes numériques en sciences humaines — cr07b) : adhère explicitement à la précaution et à la limite d'âge, ancienneté du combat à l'appui.
- Kévin Mauvieux (député, RN — cr06b) : assume la peur comme dissuasion protectrice et recentre le débat sur la santé mentale.
- Lucile Coquelin (Laboratoire DyLIS / Sciences Po Paris — cr06b) : conteste frontalement la panique morale et soutient que la diabolisation produit des usages plus risqués.
- Jérôme Pacouret (MIAI Grenoble Alpes, chaire Société algorithmique — cr03b) : replace l'alarme dans une série historique de paniques sur les pratiques juvéniles.
- Thomas Rohmer (OPEN — cr24a) : qualifie le débat public de panique morale binaire et dénonce des acteurs qui jouent sur les peurs.
- Arnaud Saint-Martin (député, LFI-NFP — cr03b) : appelle à objectiver le constat plutôt qu'à l'amplifier.
- Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité — cr06c) : admet la précaution mais accuse en séance ses co-auditionnés d'instrumentaliser les données.