Données scientifiques et administration de la preuve
Une seule table ronde, celle du 29 avril 2025 (cr06c), suffit à faire apparaître que la commission ne dispose pas d'une science stabilisée sur laquelle appuyer ses conclusions : les trois experts entendus le même jour se contredisent frontalement, jusqu'à l'accusation ouverte, sur la question de savoir si les données disponibles démontrent un effet néfaste des réseaux sociaux — et de TikTok en particulier — sur les mineurs.
L'axe est net et il oppose deux lectures de la même littérature. D'un côté, Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité) tient que la preuve n'est pas faite. Il le martèle sous plusieurs formes : « Il est crucial de souligner le manque actuel de données scientifiques probantes concernant l'impact des réseaux sociaux sur le développement cognitif et socio-émotionnel, notamment des adolescents. » Il ajoute un point directement embarrassant pour une commission consacrée à une plateforme précise — « l'absence d'études spécifiques sur TikTok, ce qui constitue une lacune importante » — et oppose à l'accumulation d'études à charge un argument de méthode : « Je peux citer une centaine d'études montrant des effets, mais également des études préenregistrées n'en démontrant aucun. » Il ne conclut pas pour autant à l'innocuité, et prend soin de laisser la porte ouverte à l'action publique : « Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas appliquer un principe de précaution. Néanmoins, il est crucial de ne pas instrumentaliser les données scientifiques existantes. »
De l'autre, Sylvie Dieu-Osika (Collectif Surexposition écrans / AP-HP) pose une affirmation absolue : « aucune étude n'a démontré d'effets positifs des réseaux sociaux sur le bien-être des enfants, dans aucun pays du monde. » Et elle disqualifie le socle de son contradicteur plutôt que de le discuter : « Les études mentionnées précédemment par mon voisin sont désormais obsolètes. » Le désaccord cesse alors d'être méthodologique pour devenir un conflit de légitimité, que Borst rend explicite en fin de séance : « il faut éviter d'instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition. » Reproche rare devant une commission d'enquête : l'un des experts convoqués met en cause, en direct, l'usage que les autres font de la preuve.
Serge Tisseron (Université Paris Cité / académie des technologies) illustre involontairement pourquoi les deux camps peuvent coexister. Il avance un chiffre à charge — « L'étude de Madigan sur les moins de trois ans révèle une baisse de 0,5 à 0,7 point de quotient intellectuel pour chaque heure supplémentaire d'exposition aux écrans » — et un résultat à décharge : « l'étude Elfe, notamment conduite par M. Jonathan Bernard, démontre que lorsqu'on isole la composante sociale, l'impact des écrans demeure minime. » Le même corpus nourrit donc les deux thèses selon qu'on retient un effet brut ou un effet contrôlé des variables confondantes.
Les plateformes s'engouffrent dans cet interstice. Sarah Bouchahoua (Snapchat, cr30b) invoque une étude selon laquelle « Snapchat est la seule plateforme à avoir eu un impact positif sur le bien-être des jeunes » — affirmation dont la commission n'a pas vérifié la source.
Le président Arthur Delaporte acte le résultat de la séance sans arbitrer : « Cette audition met en lumière l'absence de consensus concernant la mesure scientifique des effets des réseaux sociaux sur les jeunes. » Le présupposé latent du constat mérite d'être relevé : si la preuve manque, la décision politique se déplace du terrain de la démonstration vers celui de la précaution — exactement le passage que Borst autorise tout en refusant qu'on lui fasse dire davantage.
Qui en parle
- Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité, cr06c) — ligne dominante du sujet, cinq interventions : la preuve est insuffisante, aucune étude ne porte spécifiquement sur TikTok, les études préenregistrées ne montrent pas d'effet ; précaution possible, instrumentalisation refusée — accusation qu'il adresse nommément à ses co-auditionnés.
- Sylvie Dieu-Osika (Collectif Surexposition écrans (CoSE) / AP-HP, cr06c) — thèse du risque : aucun effet positif démontré nulle part, et les études sans effet citées en face sont « obsolètes ».
- Serge Tisseron (Université Paris Cité / académie des technologies, cr06c) — porte les deux faces : effet chiffré sur le QI (étude Madigan) d'un côté, effet « minime » une fois la composante sociale isolée (étude Elfe) de l'autre.
- Sarah Bouchahoua (Snapchat, cr30b) — argument à décharge d'une plateforme : une étude attribuerait à Snapchat un impact positif sur le bien-être des jeunes.
- Arthur Delaporte (président de la commission, cr06c) — acte l'absence de consensus scientifique sans trancher.