La part du citoyen

Le dossier · Ouverture

Ouverture · 1 / 11

Ta prise, tes données, et la main qui les tient

Prends ton téléphone. Ouvre l'appli de ta banque, le dossier où dorment tes dernières analyses de sang, la messagerie où tu écris à tes proches. Trois gestes ordinaires, trois services qui n'ont rien à voir — et pourtant, derrière les trois, presque toujours les mêmes tuyaux, la même poignée d'entreprises, dont la maison mère se trouve à huit mille kilomètres de ta cuisine. Cette main qui tient la prise, tu ne l'as jamais vue. La seule question de ce dossier, c'est : qui est-ce, et qui l'a laissée faire ?

Le décor : la même poignée de tuyaux derrière ta journée

Commençons par un mot qui fait peur pour rien : le « cloud ». Le cloud, ce n'est pas un nuage : c'est l'ordinateur de quelqu'un d'autre, très loin, que tu payes au compteur. Quand ton appli santé « stocke dans le cloud », tes données partent dormir dans un hangar rempli de serveurs qui n'est pas à toi. Et les hangars les plus gros appartiennent à ce qu'on appelle des hyperscalers — des entreprises assez géantes pour louer, à la demande, des kilomètres carrés d'ordinateurs. Ils sont trois à se partager l'essentiel du gâteau : Amazon (AWS), Microsoft (Azure) et Google.

Établi En France, ces trois acteurs américains tiennent plus de 70 % du marché du cloud — et ce n'est pas un militant qui le dit, c'est Bercy, sous serment.

« les trois principaux acteurs américains, les hyperscalers, captent plus de 70 % du marché français du cloud. »

Benjamin Delozier (chef de service à la direction générale du Trésor, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)

(haut fonctionnaire du Trésor (Bercy) — il portait le regard économique de l'État : la dépendance est réelle et chiffrée, mais l'intervention publique doit rester ciblée.)

Un autre chiffre a encore plus circulé dans la commission : une somme colossale. C'est Henri d'Agrain, qui parle au nom des grandes entreprises utilisatrices du numérique, qui l'a avancée comme un ordre de grandeur.

« les 264 milliards d'euros consacrés chaque année aux services numériques américains sont du même ordre de grandeur que les dépenses européennes annuelles en gaz et en pétrole, qui s'élèvent à environ 350 milliards d'euros »

Henri d'Agrain (délégué général du Cigref, M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)

(ancien officier de marine, aujourd'hui porte-voix des grandes entreprises clientes du numérique (Cigref) — il défendait que la souveraineté est l'affaire de l'État, pas un label commercial, et qu'il faut une vraie industrie.)

Ici, un cran de sécurité s'impose. **Disputé Ces 264 milliards sont une estimation, pas un relevé de banque.** Le chiffre vient d'une étude commandée par le Cigref au cabinet Asterès ; faute de statistiques officielles européennes, il a fallu le reconstituer par calcul. On le retient comme un ordre de grandeur solide, répété d'audition en audition. Personne ne prétend qu'il s'agit d'une facture à l'euro près. La dépendance, elle, n'est pas contestée ; sa mesure exacte, si.

Et cette dépendance descend plus profond que le cloud. Elle touche jusqu'aux câbles qui, au fond des océans, transportent Internet.

« près de 80 % des nouveaux câbles sous-marins sont déployés par les Gafam, ce qui traduit une privatisation progressive de l'infrastructure physique elle-même. »

Henri Verdier (ex-directeur du numérique de l'État, fondation Inria, M. Henri Verdier, 2026-03-10)

(a piloté le numérique de l'État pendant six ans, puis fut ambassadeur pour le numérique — il défendait l'« autonomie stratégique » : non pas se couper du monde, mais rééquilibrer les rapports de force et arrêter de sous-investir.)

Le fil rouge : le citoyen, dernier informé

Voici le fil qu'on ne lâchera pas de tout le dossier : sur qui héberge tes données, sur qui peut te couper, sur qui écrit les règles — c'est toi, le premier concerné, qui es le dernier informé. Il a fallu une commission d'enquête et des témoins qui prêtent serment pour qu'une phrase toute simple soit dite à voix haute. Cette phrase, c'est un haut fonctionnaire du Trésor qui la lâche, presque en passant, quand on lui demande avec quels outils son administration travaille.

« nous utilisons au quotidien la suite Microsoft. »

Benjamin Delozier (chef de service à la direction générale du Trésor, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)

Ce n'est pas une confidence isolée. Dans la même séance, on apprend que la dépendance monte jusqu'au sommet de l'État.

« les services du Premier ministre ainsi que ceux de Bercy sont équipés d'ordinateurs fonctionnant sous Windows. »

Florent Kirchner (pôle souveraineté numérique, secrétariat général pour l'investissement, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)

Autrement dit : l'administration chargée de défendre notre souveraineté numérique dépend elle-même, pour taper ses notes, des logiciels qu'elle interroge. Rien d'illégal, rien de secret — mais rien, non plus, qui t'ait été soumis. Et c'est là que tout se joue : les choix qui te rendent dépendant ne se sont pas décidés dans un débat public. Ils se sont pris dans des marchés publics techniques, des contrats de renouvellement, des conditions d'utilisation qu'on coche sans lire — et parfois à l'autre bout du monde, d'un trait de plume américain. Un informaticien venu du New York Times résume où loge le vrai pouvoir.

« Nous sommes confrontés à un problème de souveraineté numérique car le droit des États compte moins que le droit de ces gouvernements privés. »

Robin Berjon (technologue, agence Supramundane, ex-New York Times, Mme Maud Quessard, 2026-03-10)

(spécialiste de la gouvernance d'Internet, a longtemps écrit les standards du web — il défendait que la souveraineté se perd moins par la technique que parce que les règles privées passent avant le droit public.)

« Gouvernements privés » : l'image est forte, mais elle décrit un fait vérifiable. Berjon en donne un exemple qui n'a rien d'une hypothèse d'école — un juge de la Cour pénale internationale a vu, du jour au lendemain, ses services numériques se fermer après une décision américaine.

« c'est-à-dire le risque de voir l'accès au service coupé du jour au lendemain, comme on l'a vu dans le cadre des sanctions prises par l'Ofac (Office of Foreign Assets Control) à l'encontre du juge Nicolas Guillou. »

Robin Berjon (technologue, agence Supramundane, Mme Maud Quessard, 2026-03-10)

Disputé Attention à ne pas sur-lire ce cas. Qu'un individu visé par des sanctions perde ses comptes, c'est établi et documenté. Qu'on puisse, du même geste, « éteindre » un pays entier — ce fameux « kill switch », l'interrupteur qui couperait la France — voilà qui est disputé : les fournisseurs américains le jugent improbable, l'agence de cybersécurité de l'État le prend au sérieux. C'est exactement le genre de question qu'on n'expédie pas en une ligne : elle a droit à son dossier à part, ce sera la Pièce 1.

Ce qui est en jeu, au fond, dépasse le confort ou le prix. Henri Verdier le formule en une phrase.

« Si le peuple souverain n'est pas en mesure de décider librement de protéger ses données personnelles ou de garantir que ses enfants ne verront pas de pornographie, la démocratie devient une coquille vide. »

Henri Verdier (fondation Inria, M. Henri Verdier, 2026-03-10)

La thèse — et sa faille honnête

On arrive au cœur du dossier, et c'est là que les témoins cessent de parler d'une seule voix. Que la dépendance existe, personne n'en doute. Comment on y est arrivé, en revanche, se raconte de deux façons — et on met les deux versions dans le même écran.

Première version : la dépendance ne s'est pas seulement subie, elle s'est arrangée. C'est un député de la commission, Arnaud Saint-Martin (LFI), qui pose la thèse la plus tranchée, à propos d'un mégaprojet de centre de données financé par un fonds étranger.

« la dépendance semble assumée, organisée, voire désirée par les administrations publiques ou même par l'État, sous forme de politiques publiques incitatives. »

Arnaud Saint-Martin (député LFI-NFP, membre de la commission, M. Henri Verdier, 2026-03-10)

Deuxième version, dans le même écran : un angle mort, plutôt qu'un calcul. Personne n'a « voulu » la dépendance ; on n'a simplement pas vu le problème arriver, à l'époque où il ne se posait pas.

« Il ne s'agissait pas tant de naïveté que d'un impensé ; la question ne se posait pas réellement il y a dix ans. »

Henri d'Agrain (délégué général du Cigref, M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)

Voilà la frontière. On tranche le mécanisme : oui, la dépendance est massive, ancienne, et elle touche jusqu'aux outils de l'État — cela, le corpus l'établit. On n'invente pas l'intention : dépendance désirée ou dépendance impensée, le dossier reste ouvert, et c'est à toi de peser. La thèse majoritaire des auditions penche vers un mélange des deux — un enchaînement de petites facilités qui, mises bout à bout, ont fait un grand renoncement. Mais « majoritaire » ne veut pas dire « vérité ».

Et ici, une ligne d'honnêteté qu'on ne répétera pas : ces témoins sont les invités d'une commission qui avait déjà sa thèse. Elle a été présidée par Philippe Latombe et rapportée par Cyrielle Chatelain, deux élus ouvertement soucieux de souveraineté ; le panel penche, par construction, du côté de l'alerte. On l'entend jusque dans le vocabulaire de la présidence de séance.

« L'expression de « colonie numérique des États-Unis » est parfois employée pour décrire la situation française. »

Aurélien Taché (député, président de la séance, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)

« Colonie numérique » : c'est une formule de la commission, qu'on rapporte pour ce qu'elle est — un cadre qu'elle a choisi. On la cite ; on ne l'endosse pas. Le contrepoint existe d'ailleurs dans le corpus lui-même : plusieurs témoins refusent la dramatisation, rappellent que l'autonomie totale est une illusion pour tout le monde, et que la vraie question, comme le dit encore Verdier, n'est pas de « changer la nationalité du tyran » mais de savoir quelles dépendances on accepte, et lesquelles on refuse. Ce dossier n'est pas un réquisitoire. C'est une instruction.

Le dossier, en dix pièces

Ce que la commission a instruit en 45 auditions, on le rouvre ici sous la forme la plus simple qui soit : dix questions que tu te poses vraiment, une par pièce. Chacune expose les deux camps, chacune s'appuie sur des citations sous serment que tu peux déplier et vérifier.

  1. Peut-on « éteindre » la France ? Le kill switch, le Cloud Act — la loi qui laisse un juge américain réclamer tes données même stockées à Paris — et jusqu'où ce pouvoir va vraiment.
  2. Le « cloud souverain », bouclier réel ou peinture bleu-blanc-rouge ? Ces offres estampillées « de confiance » — protègent-elles, ou repeignent-elles ?
  3. Où vivent tes données de santé — et qui peut les lire ? L'histoire d'une base médicale géante hébergée chez un Américain.
  4. La bataille du cloud est-elle perdue — et se gagne-t-elle par la loi ou par l'usine ? Régulation ou industrie : le grand désaccord.
  5. Faut-il un géant européen, ou est-ce refaire le maître en plus petit ? Le débat sur un « champion » et sur Mistral.
  6. L'IA : révolution ou bulle — et à quel prix ? L'eau, l'électricité, l'argent public derrière les centres de données.
  7. « L'argent public doit produire du code public » ? L'État doit-il coder lui-même, ou acheter ?
  8. Peux-tu être coupé de ton argent ? La souveraineté des paiements, cartes et euro numérique.
  9. Le RGPD te protège-t-il vraiment ? Et qui, à Bruxelles, écrit — ou détricote — les règles ?
  10. Verdict : au bout du compte, où placer le curseur entre dépendance subie et dépendance choisie ?

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