Mesurer et cartographier les dépendances
Le corpus aborde ce sujet sous un angle largement partagé : avant de réduire les dépendances numériques, il faut être capable de les mesurer, de les quantifier et de les suivre dans le temps. Plusieurs intervenants convergent vers l'idée d'un indice dédié — l'« indice de résilience numérique » (IRN) — mais divergent sur sa finalité, sa gouvernance et son caractère contraignant.
Un constat de départ partagé : l'ampleur de la dépendance et le manque de données. Selon Mme Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer), « près de 80 % des infrastructures et technologies numériques européennes sont importées, ce qui engendre des vulnérabilités systémiques » — un chiffre qu'elle rattache au rapport Draghi pour cadrer l'ampleur du problème. La même audition révèle un angle mort de la mesure : interrogée sur ce que l'État verse à Microsoft, la directrice du numérique de l'État répond qu'elle « [ne] suis vraiment pas en capacité de [...] communiquer un chiffre exact et consolidé », y compris sur les accords-cadres directs. La difficulté à chiffrer précisément les dépendances existantes est ainsi actée par l'administration elle-même.
Un nouvel axe de mesure : le risque géopolitique et le « kill switch ». Selon Arnaud Martin (Caisse des dépôts, Mme Catherine Mayenobe), « l'axe stratégique et géopolitique, qui inclut le risque de kill switch, est plutôt nouveau et a émergé de manière concomitante avec les récentes échéances électorales américaines ». La mesure du risque évolue donc avec le contexte politique international, intégrant l'hypothèse d'une coupure d'accès.
Le clivage : outil de pilotage volontaire ou observatoire public obligatoire. Selon Mme Catherine Mayenobe (CDC, Mme Catherine Mayenobe), l'IRN est conçu comme un outil de pilotage destiné aux dirigeants et aux conseils d'administration — et non aux techniciens —, permettant de mesurer la dépendance sur huit axes et de fixer une trajectoire de réduction ; la CDC en porte l'adoption jusqu'au niveau européen. La table ronde Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques pousse plus loin : elle plaide pour un indice « adossé à un observatoire public, avec remontée obligatoire de données à l'État », mesuré finement et par secteur. On passe donc d'un outil de gouvernance d'entreprise à un instrument étatique contraignant.
La visée offensive de la mesure. Enfin, mesurer ne servirait pas seulement à se protéger. Selon Ophélie Coelho (Iris / CIS-CNRS, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques), « il faut instrumentaliser l'interdépendance, comme le font les empires étatiques et technologiques » : utiliser les dépendances mutuelles comme leviers de puissance, plutôt que de viser l'autarcie. La cartographie devient alors autant un outil défensif qu'un instrument offensif.
Qui en parle
- Catherine Mayenobe (CDC, Mme Catherine Mayenobe) — l'IRN comme outil de pilotage pour dirigeants et
conseils d'administration ; huit axes ; trajectoire de réduction portée jusqu'au niveau européen.
- Arnaud Martin (Caisse des dépôts, Mme Catherine Mayenobe) — nouvel axe stratégique et géopolitique
intégrant le risque de « kill switch », émergé avec les échéances électorales américaines.
- Table ronde (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) — indice de résilience numérique adossé à un observatoire public,
avec remontée obligatoire de données à l'État, mesuré par secteur.
- Ophélie Coelho (Iris / CIS-CNRS, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) — doctrine offensive : instrumentaliser
l'interdépendance comme levier de puissance plutôt que viser l'autarcie.
- Stéphanie Schaer (Dinum, Mme Stéphanie Schaer) — 80 % des technologies numériques européennes
importées (rapport Draghi) ; incapacité à consolider le montant versé à Microsoft.