Réguler ou produire : la schizophrénie européenne
Le corpus partage un constat de départ : l'Europe régule sans produire. Selon M. Bernard Benhamou (M. Bernard Benhamou), « malgré les nombreux discours, la France et l'Europe occupent aujourd'hui une position peu enviable de dépendance massive vis-à-vis des technologies extra-européennes ». Il rapporte qu'une conseillère ministérielle qualifiait cette posture non de « contrastée » mais de « schizophrénique », mot qui donne son nom au sujet. Mme Maya Noël (Mme Maya Noël) fait une autocritique convergente : l'Europe a été « le très bon élève d'un libre-échange académique dont, en réalité, personne ne respectait les règles ».
La thèse la plus tranchée est celle de Benhamou : pas de régulation efficace sans base industrielle. Toute régulation, dit-il, « si elle ne s'appuie pas sur une politique industrielle et des acteurs capables de faire pièce aux géants américains ou chinois, sera contournée ou inapplicable ». Il juge le droit européen (RGPD, DSA, DMA, DGA) sans effet réel : « dans la réalité, les acteurs américains ne sont pas régulés, car aucune sanction n'a été capable d'influencer leur fonctionnement. » D'où sa formule empruntée à Staline sur le pape : « Combien de divisions ? Si nous n'avons pas de divisions à mettre en face, nous n'existerons plus. » Sa position : la régulation défensive est inefficace, seule une régulation offensive au service de l'écosystème a un sens.
Premier clivage (Mme Maya Noël) : quel type d'acteurs a-t-on financé ? Le président Philippe Latombe reproche à l'écosystème son orientation vers des services grand public : « Sorare, Doctolib, Alan, BlaBlaCar [...] proposent des services de business to consumer plutôt que du business to business et ne créent pas de technologies de rupture. » Maya Noël défend au contraire une continuité vers la deeptech souveraine : « c'est aussi grâce à elle qu'on voit arriver [...] Alice&Bob, Quandela ou encore Mistral ou Ami Labs. Eux sont des créateurs de technologies. »
Second clivage (M. Antoine Duboscq) : l'État régulateur peut-il aussi être opérateur ? Antoine Duboscq (Wimi / #Fab8) pose le diagnostic institutionnel : « mêler le rôle de régulateur et celui d'opérateur est malsain. » Il l'illustre par un cas concret : des clients publics ayant déployé Wimi ont « reçu un coup de fil de la Dinum pour bloquer le processus et imposer leur solution », et critique la logique de « start-up d'État » où un haut fonctionnaire « se [sent] entrepreneur sur fonds publics ». Alain Garnier (#Fab8) propose une doctrine alternative : l'État « architecte, régulateur et accélérateur », usant de la commande publique comme levier « y compris en faveur des PME ».
Ce même échange dérive sur le registre politique. Thomas Fauré (#Fab8) lance que « la nation a parfois le sentiment que l'État se comporte envers elle comme un adversaire ». La rapporteure Cyrielle Chatelain recadre à deux reprises : entendre que « l'État serait 'l'adversaire de la nation' ne me semble ni juste, ni mesuré », et « la nation ne peut justement pas se réduire à une somme d'intérêts privés, individuels ».
Qui en parle
- M. Bernard Benhamou (Institut de la souveraineté numérique, M. Bernard Benhamou) — thèse centrale : pas de régulation efficace sans base industrielle ; régulation défensive vaine, dépendance massive assumée comme fait.
- Mme Maya Noël (France Digitale, Mme Maya Noël) — autocritique de la naïveté du libre-échange européen ; défend la continuité entre écosystème B2C et deeptech souveraine.
- M. Philippe Latombe (président, Mme Maya Noël) — reproche à l'écosystème financé son orientation B2C sans technologies de rupture.
- Antoine Duboscq (Wimi / #Fab8, M. Antoine Duboscq) — dénonce la confusion régulateur/opérateur et la logique de start-up d'État (cas Dinum vs Wimi).
- Alain Garnier (Jamespot / #Fab8, M. Antoine Duboscq) — doctrine de l'État architecte, régulateur et accélérateur par la commande publique.
- Thomas Fauré (Whaller / #Fab8, M. Antoine Duboscq) — formule choc de « l'État adversaire de la nation ».
- Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Antoine Duboscq) — recadre la rhétorique de l'État-adversaire et distingue intérêt général et intérêts privés de la filière.