Qui est auditionné
Table ronde conjointe de trois experts, sous serment, devant le président Arthur Delaporte : M. Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l'éducation à l'Université Paris Cité, directeur du LaPsyDÉ (CNRS) et membre de la commission d'experts « enfants et écrans » ; Mme Sylvie Dieu-Osika, pédiatre en libéral et à l'hôpital Jean-Verdier de Bondy (AP-HP), membre fondatrice du Collectif Surexposition écrans (CoSE), auteure de L'enfant-écran, qui insiste sur son « statut de clinicienne de terrain » ; M. Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, co-responsable du DU de cyberpsychologie à Paris Cité, membre de l'académie des technologies, auteur de la règle 3-6-9-12.
Ces trois profils — le chercheur en population générale, la clinicienne qui voit les cas, le psychiatre praticien-essayiste — commandent trois lectures des mêmes données. L'audition vaut d'abord comme mise en scène d'une controverse scientifique en séance.
La substance
Borst ouvre sur l'état de la preuve : « Il est crucial de souligner le manque actuel de données scientifiques probantes » ; les données disponibles relèvent « plus d'associations que de liens de causalité ». Il souligne « l'absence d'études spécifiques sur TikTok » : faute de mise en œuvre complète du DSA (règlement UE 2022/2065), la recherche ne peut distinguer l'usage de TikTok de celui d'Instagram. Ses chiffres : effets « très faibles » en population générale, aucun effet dans l'étude ABCD lorsqu'elle est préenregistrée (13 000 jeunes), rien de significatif sur 300 000 adolescents, et « Même lorsqu'une association est identifiée, elle n'explique que 0,4 % du bien-être adolescent lié au temps passé sur les réseaux sociaux ». Il maintient toutefois : les réseaux exploitent des vulnérabilités cérébrales, l'effet des écrans sur le sommeil est solidement établi, 30 à 40 % des adolescents présentent des symptômes dépressifs, le covid pèsera « pour les dix prochaines années ». Et sur les responsabilités : « la responsabilité première incombe aux plateformes », dont le discours devant la commission d'experts « s'est révélé inacceptable, niant notamment la présence d'utilisateurs de moins de treize ans […] sous prétexte de déclarations volontaires ». Il juge « indispensable » une vérification d'âge contraignante et demande cohortes longitudinales françaises et méta-analyses.
Dieu-Osika oppose une lecture alarmiste : +26 % de gestes suicidaires chez les 0-17 ans au T1 2025, « Les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette crise » ; anorexie « exacerbée » par des défis TikTok (« skinny challenge », « zizi challenge ») ; âge moyen de première exposition à la pornographie tombé à dix ans ; « Plus de 20 % des enfants reçoivent plus de 500 notifications par jour » (étude Common Sense Media, 203 enfants) ; sept heures de sommeil en moyenne ; rapport d'Amnesty International sur l'exposition à des contenus d'automutilation et de suicide. Elle affirme qu'« aucune étude n'a démontré d'effets positifs des réseaux sociaux sur le bien-être des enfants, dans aucun pays du monde » et propose une vérification d'âge « via une empreinte de carte bancaire », sur le modèle des jeux d'argent en ligne.
Tisseron refuse le vocabulaire de l'addiction — « il serait inapproprié de parler d'addiction aux réseaux sociaux » —, rappelle la distinction corrélation/causalité, cite l'étude Elfe (« lorsqu'on isole la composante sociale, l'impact des écrans demeure minime »), insiste sur le caractère multifactoriel du mal-être (« L'éco-anxiété, par exemple, joue un rôle considérable ») et sur les fonctions de TikTok pour les jeunes (« safe place »). Sa proposition : smartphones « vendus avec les réseaux sociaux bloqués », déblocage parental à partir de 13 ans. Sur l'interdiction : « Je n'ai rien contre une interdiction avant 15 ans, mais cela devrait relever d'une décision parentale, pas étatique », car « l'État s'occupe déjà de trop de choses ».
Les enjeux et les confrontations
Le clash est interne à la table ronde. Borst reproche à la présentation adverse d'ignorer l'ampleur des effets (« Un impact de 3 % […] n'a pas les mêmes implications qu'un impact de 20 % »), le biais des échantillons cliniques, et conclut : « il faut éviter d'instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition ». Dieu-Osika réplique : « Les études mentionnées précédemment par mon voisin sont désormais obsolètes », TikTok n'existant en France que depuis 2016.
La rapporteure Laure Miller interroge d'abord la terminologie (addiction, dépendance, « abrutissement » ?) — les trois experts écartent l'addiction au sens strict — puis relie l'absence de lien causal démontré à la faiblesse de l'action publique, par contraste avec la cigarette. Le président Delaporte acte « l'absence de consensus concernant la mesure scientifique des effets », enjeu direct « dans le cadre de l'administration de la preuve », défend la démarche de la commission (« sans a priori moral », TikTok comme « cas d'étude ») et relève que la position de Tisseron « ne correspond pas nécessairement à certaines opinions exprimées aujourd'hui ». Stéphane Vojetta (EPR) cherche un lien avéré entre réseaux et troubles alimentaires, assume avoir légiféré sur les influenceurs « en partie sur l'intuition », et verse la fuite interne d'Instagram (30-40 % d'adolescentes rapportant une dégradation de leur image corporelle). Borst lui oppose les travaux d'Amy Orben, tout en précisant : « ma position n'est nullement une défense des réseaux sociaux ».
Ce que l'audition apporte
Elle fournit à la commission la cartographie explicite du désaccord d'expertise : niveau de preuve, ampleur de l'effet, valeur des données cliniques face aux grandes cohortes. Elle documente une lacune structurelle — pas d'étude propre à TikTok, données plateformes non disponibles sans DSA pleinement appliqué. Elle installe un point de convergence relatif (sommeil, sédentarité, responsabilité des plateformes, principe de précaution assorti d'une évaluation des mesures) et met sur la table trois leviers concrets et clivants : vérification d'âge contraignante, empreinte de carte bancaire, smartphones vendus réseaux bloqués.