La part du citoyenTikTok et les mineurs

6 mai 2025 · réunion n°8

Audition — Mme Charlyne Buigues, Mme Carole Copti, Mme Nathalie Godart

CBCharlyne BuiguesCCCarole CoptiNGNathalie Godart

Qui est auditionné

Troisième et dernière audition de la réunion du 6 mai 2025, présidée par M. Arthur Delaporte : une table ronde de trois professionnelles de santé, toutes assermentées, sur les troubles du comportement alimentaire (TCA) des mineurs. Mme Carole Copti est diététicienne-nutritionniste formée aux TCA, en cabinet ; Mme Nathalie Godart est professeure des universités en psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent (UVSQ), ex-présidente de la Fédération française anorexie boulimie, chercheuse Inserm ; Mme Charlyne Buigues, 25 ans, est infirmière à la Fondation santé des étudiants de France de Grenoble et auteure de la pétition #StopSkinnyTok, lancée le 8 avril et créditée de « plus de 30 000 signatures » par le président.

Les profils structurent l'audition : deux voix de terrain clinique quotidien (Copti, Buigues), au contact d'adolescentes de 13 à 18 ans, et une voix académique qui pose systématiquement les limites de ce que la science établit. Buigues précise avoir elle-même « été [...] victime des contenus véhiculés sur les réseaux » et y avoir consacré son mémoire d'infirmière.

La substance

Copti ouvre sur un chiffre de sa pratique : depuis le covid, les consultations pour TCA « ont doublé en 2024 et triplé depuis le début de l'année 2025 », avec des patients de plus en plus jeunes. Elle décrit #SkinnyTok — challenges à moins de 1 000 calories par jour, jeûnes hydriques, slogans « faussement bienveillants » (« Si tu ressens la faim, c'est que tu es sur la bonne voie ») — et emploie un terme qu'elle assume : « Ce que j'observe chez ces jeunes, c'est un véritable endoctrinement – le mot est fort, mais juste. » Elle cite « une récente étude » (non nommée) selon laquelle « une exposition de 8 minutes à des contenus prominceur sur TikTok suffit à ternir l'image corporelle », et dit ne pas faire le poids : une consultation par semaine contre des heures quotidiennes d'exposition.

Buigues apporte le matériau de terrain : ses patientes « se déclarent souvent dépendantes – c'est-à-dire qu'elles passent plus de six heures par jour sur ce réseau » ; le service a dû instaurer un couvre-feu numérique (« nous récupérons les téléphones à 22 heures et les rendons à 8 heures »). Elle raconte le cas d'une patiente de 13 ans, anorexique depuis 10 ans, bannie de TikTok, venue lui demander « si elle pouvait photographier mon visage pour débloquer son compte TikTok » — refus, puis constat que le compte a été réactivé avec ses abonnés, ses « j'aime » et l'intégralité de ses publications. Elle rapporte le témoignage d'un père endeuillé dont les signalements ont reçu « des retours négatifs de TikTok, selon qui ces contenus n'étaient pas problématiques », et son propre constat : aucune réponse de la plateforme à sa pétition, un message de prévention affiché mais « toutes les vidéos du #SkinnyTok sont encore présentes sous ce message ». Sur la monétisation, elle rapporte de seconde main, à partir de vidéos d'influenceurs, que la plateforme « prélevait une commission de 70 % sur les lives » — affirmation non établie — et cite l'influenceuse Onboou, dont la rémunération TikTok financerait ses crises alimentaires.

Godart tient la ligne de prudence. Elle rappelle la nosographie, la mortalité (7 à 10 %), le non-accès aux soins de la majorité des malades, puis pose : « en l'état actuel des connaissances, on ne peut pas dire que le développement des réseaux sociaux ait un effet sur la prévalence des TCA. » Les réseaux « ne sont pas la cause directe de ces troubles mais [...] interagissent avec eux » ; d'où sa comparaison avec « le cannabis qui favorise le développement de la schizophrénie sans en être la cause : c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase ». Elle replace le phénomène dans une histoire longue (mannequins, Barbie, marketing alimentaire, lois de 2008 et 2016 sur les sites « pro-ana »), rappelle qu'il a existé sur Instagram, Facebook et Snapchat, note que peu d'études portent sur TikTok, et reconnaît des effets positifs possibles : « Oui, notamment en ce qui concerne la promotion de la diversité. »

Les enjeux et les confrontations

L'audition ne produit pas d'affrontement mais des recadrages. La rapporteure Laure Miller reformule d'emblée une position d'équilibre (« TikTok n'est pas forcément l'élément déclencheur mais [...] il amplifie largement le phénomène »), teste l'hypothèse compensatrice de la diversité corporelle, cherche un âge de résistance en lien avec « une interdiction des réseaux sociaux pour les plus jeunes », et demande à Buigues la réaction de la plateforme à sa pétition — réponse : aucune. Le président Delaporte pousse sur la monétisation et les comptes recréés ; il n'obtient pas de montants (« Non. Elles ne le précisent pas »), et Copti relativise le levier financier : chez ses patients, « il s'agit plutôt du nombre de likes ».

Le seul vrai désaccord de méthode oppose Godart au député Stéphane Vojetta (EPR), qui propose, « à défaut de pouvoir interdire certains contenus du fait de la liberté d'expression », d'empêcher qu'ils soient récompensés économiquement, sur le modèle de la loi du 9 juin 2023 sur l'influence commerciale. Godart corrige d'abord son résumé causal : l'explosion post-covid tient « majoritairement au stress » et à l'anxiété, et « il est très imprudent de dire que c'est ce qui a créé cette vague ». Puis elle doute de l'efficacité de sa mesure : la majorité de ses patients agissent « par besoin de reconnaissance quelque peu narcissique », pas par intérêt pécuniaire. Sur l'intuition de Vojetta d'un rajeunissement sous 12 ans, elle répond qu'aucune étude épidémiologique ne le montre en population générale et appelle à « être très prudents ».

Ce que l'audition apporte

Un dossier clinique sur un angle précis — les TCA — doublé d'un contre-poids scientifique explicite. Les responsabilités pointées par Copti et Buigues visent la modération (bannissements sans effet, signalements rejetés, absence de réponse), la vérification de l'âge (contournée par une mineure cherchant un visage d'adulte) et la monétisation des contenus pathologiques. Godart, elle, refuse d'isoler TikTok et de trancher la causalité, tout en reconnaissant un rôle d'amplificateur et d'accélérateur chez les plus vulnérables. La doctrine commune est explicitement anti-interdiction : « L'interdiction n'est pas une solution [...] c'est contre-productif » (Copti), au profit de l'encadrement, du dialogue familial, de l'outillage des parents — angle dont la rapporteure concède : « c'est un point que nous n'avons pas examiné » — et de la formation de « patients experts » pour porter la contre-parole. Delaporte clôt en saluant le fait d'avoir « permis de sortir du débat binaire pour ou contre l'interdiction », et annonce 15 000 réponses en deux semaines à la consultation citoyenne de l'Assemblée.