Qui parle, et à quel titre
Table ronde consacrée aux contenus masculinistes et sexistes sur les réseaux sociaux, présidée par M. Arthur Delaporte. Quatre intervenants prêtent serment : Mme Shanley Clemot McLaren, cofondatrice et co-présidente de l'association Stop Fisha, qui lutte contre le cybersexisme depuis 2020 et est partenaire de confiance de TikTok — statut qui structure toute sa démonstration ; M. Tristan Duverné, doctorant EHESS/ENS, sociologue des interactions, qui apporte une étude de terrain sur les lives ; Mme Pauline Ferrari, journaliste indépendante, auteure d'une enquête sur les masculinistes en ligne (2023) et intervenante en éducation aux médias ; M. Pierre Gault, journaliste, réalisateur du documentaire Mascus (2025), qui s'est infiltré sous alias dans ces communautés. Aucun n'est chercheur en santé mentale : l'angle est celui des cyberviolences sexistes, de la radicalisation et de l'économie de l'attention, non celui de la psychiatrie.
La substance
TikTok comme « porte d'entrée ». Gault décrit une plateforme servant d'appât : les contenus (musculation, séduction, développement personnel) « servent de porte d’entrée vers un discours beaucoup plus radical qui se développe ensuite dans des communautés privées », payantes. Ferrari attribue à l'enquête du Wall Street Journal (2021) le mécanisme d'exposition progressive à des contenus « de plus en plus extrêmes », et cite une étude de l'Université de Belfast selon laquelle les jeunes hommes y seraient exposés « en moins de 20 minutes de navigation ». Clemot McLaren y voit l'application d'une « pyramide de la haine ». Ces mécanismes sont rapportés d'études externes, non produits devant la commission ; le fonctionnement exact de l'algorithme est décrit comme opaque.
Chiffres avancés. Clemot McLaren cite « 60 % des femmes » déclarant des violences en ligne, 27 fois plus de harcèlement que les hommes, 44 % de contenus dégradants selon le HCEFH, « plus de 400 signalements sur TikTok » reçus par Stop Fisha en 2024 (âge moyen des victimes : quinze à seize ans), et 90 % de ses cas accompagnés doublés de violences physiques hors ligne. Elle avance aussi un lien entre radicalisation en ligne via TikTok/Telegram et des tentatives d'attentats en Europe — affirmation causale et statistique portée par elle, non établie par la commission.
Modération à deux vitesses. C'est le point le plus opérationnel. Ferrari rapporte la position officielle de TikTok — « plus de 99 % des contenus enfreignant leurs règles sont supprimés avant même d'être visibles » — puis la met à l'épreuve : après sollicitation de son service de presse, « ces vidéos ont été rapidement supprimées, alors que mes nombreux signalements antérieurs étaient restés sans effet ». Clemot McLaren décrit le même contraste entre l'utilisateur ordinaire et le canal associatif, et détaille deux failles précises du signalement d'un live : impossibilité d'horodater l'incident, impossibilité de joindre une capture vidéo. Elle nuance toutefois à décharge : TikTok est « la plateforme la plus réactive » avec son association, et par rapport à cinq ans plus tôt « des avancées significatives ont été réalisées ».
Architecture et monétisation. Duverné, à partir de trois mois d'immersion et d'un cas unique (AD Laurent), soutient que « sur TikTok, le contenu ne constitue plus une finalité en soi, mais devient un instrument au service de la visibilité » : une offense y aurait produit « une augmentation de 45 % de l'audience en seulement deux minutes », les punchlines étant récompensées par des cadeaux. Il précise lui-même qu'AD Laurent « n'est pas représentatif de l'ensemble des influenceurs ». Clemot McLaren pose le verrou : « TikTok reste une entreprise multinationale dont nous sommes, en quelque sorte, le produit, puisque nous ne payons pas pour l'utiliser » — toucher à l'architecture, c'est toucher au modèle économique.
Enjeux et échanges
Pas de confrontation entre les intervenants et la commission : l'audition est convergente, la plateforme n'est pas là pour se défendre. La rapporteure Laure Miller oriente vers la causalité (« l'algorithme de recommandation de TikTok est-il capable de favoriser la diffusion de ces contenus »), la part des mineurs — que nul ne parvient à chiffrer, Ferrari expliquant que la vérification de l'âge est « aisément contournable » — et les recommandations attendues du législateur. M. Thierry Perez (RN) porte le seul contrepoint sceptique : « ne courons-nous pas le risque de nous engager dans une démarche dont l'efficacité resterait dérisoire ? ». Le président Delaporte convertit deux fois l'audition en pièces : il réclame « les archives des signalements » de Ferrari et les captures d'écran de Clemot McLaren pour « interroger TikTok ». Le clivage réel est interne : Duverné propose de restaurer un contrôle social par la réputation, jusqu'à lier identité numérique et identité réelle, tout en se démarquant — « je les présente comme des options à débattre, sans nécessairement les soutenir en tant que citoyen » ; Clemot McLaren juge au contraire que l'anonymat n'est plus l'enjeu, beaucoup postant à visage découvert.
Ce que l'audition apporte
Des cas nommés et documentables (vidéos maintenues en ligne malgré signalement, comptes « Ficha » dans le 92, trend antisémite), une thèse d'architecture plutôt que de contenu, des pistes actionnables (masquer le compteur en live, combler les failles du signalement des lives, moyens de Pharos jugés limités à « une quarantaine d'agents »), et l'alerte prospective sur TikTok Shop. La dimension ByteDance/Chine n'est pas abordée.