Qui parle, et à quel titre
Table ronde du 17 juin 2025 (60e réunion de la commission, 144 personnes déjà entendues) réunissant, sous serment, les représentants des plateformes concurrentes de TikTok : M. Anton’Maria Battesti, directeur des affaires publiques France de Meta (douze ans dans l'entreprise), et Mme Aurore Denimal, responsable des affaires publiques France ; Mme Claire Dilé, directrice des affaires publiques de X ; M. Thibault Guiroy, directeur des affaires publiques France et Europe du Sud de YouTube (en visioconférence). Snapchat, également convoqué, sera entendu ultérieurement.
Ce sont donc des lobbyistes, non des ingénieurs — plusieurs réponses buteront sur ce point. Le président Arthur Delaporte justifie leur convocation par « une forme d’interopérabilité entre les plateformes » : influenceurs et usages circulent d'un réseau à l'autre, et « la loi a en effet vocation à s’appliquer de façon universelle ».
La substance
Modèles économiques et algorithmes. Meta tire l'essentiel de son chiffre d'affaires de la publicité ; X de la publicité, des abonnements et des API ; YouTube de la publicité et de YouTube Premium (125 millions d'abonnés, 55 % des revenus publicitaires reversés aux créateurs). Tous affirment ne pas cibler les mineurs (obligation du DSA). Guiroy chiffre l'algorithme YouTube à « plus de 80 milliards de signaux », optimisant « sa satisfaction sur le long terme ». Battesti relativise la thèse de l'attention captée : « Vous pouvez appeler ça « économie de l’attention », mais il faut quand même que vous trouviez de l’intérêt à ce qui vous est proposé », et soutient qu'il est de l'intérêt économique de la plateforme « que le réseau ne soit pas une poubelle ».
Modération. Meta : ~15 000 modérateurs dans le monde, ~600 pour le marché français (206 en 2023, 630 fin 2024, selon Denimal) ; Google/YouTube : 20 000 personnes, 402 francophones ; X : 1 486 modérateurs, dont 63 de langue maternelle française et 73 en deuxième langue. Battesti défend une combinaison IA + humain : « C’est ceinture et bretelles ! ». YouTube revendique 8 à 9 millions de vidéos retirées par trimestre dans le monde (~65 000 en France), un taux de vues non conformes de 0,1 % au premier trimestre 2025, 80 % des vidéos retirées avant dix vues. L'appel est humain chez Meta (trois niveaux plus un conseil de surveillance), X et YouTube.
Vérification de l'âge. Aucune plateforme n'en a de dispositif effectif. Dilé la qualifie de « pierre angulaire » : « Tant qu’on ne connaît pas l’âge de la personne qui est face à nous, on ne peut pas la protéger efficacement », en invoquant l'Online Safety Code irlandais et l'article 28 du DSA pour un dispositif « à partir de l'été ». Battesti plaide une solution « industrielle » et centralisée (carte SIM, magasins d'applications, identité numérique européenne) : « Il faut une centralisation, un goulot d’étranglement, un péage. » Guiroy diverge explicitement : les magasins d'applications sont contournables (sideloading) et « personne ne connaît mieux ses utilisateurs que la plateforme elle-même » ; il présente l'API Credential Manager et la « zero-knowledge proof ». Dilé pointe une limite des vérificateurs biométriques rencontrés : des « erreurs quant au genre et à la couleur de peau », « potentiellement discriminatoire ».
Ce qui s'est joué
La rapporteure Laure Miller ouvre par l'analogie du tracteur électrique de son fils : « si vous élaborez des dispositifs pour protéger nos enfants, il faudrait les imposer au lieu de seulement les proposer ». Elle finit par l'exaspération : « N’importe quelle plateforme a la capacité technique d’instaurer un dispositif de vérification de l’âge. Faites-le ! » et « Comprenez-vous que nous soyons agacés […] en vous entendant vous renvoyer la balle ? »
Plusieurs points de friction. Le président confronte X à une étude de l'université technologique du Queensland et à un reportage de « L’œil du 20 heures » affirmant une modification de l'algorithme au profit d'Elon Musk ; Dilé répond « À ma connaissance, il n’amplifie pas les contenus de cet utilisateur en particulier », renvoie à l'enquête de la Commission européenne et, pressée (« Donc, c’est la presse qui se trompe… »), invoque le serment. Delaporte en tire un argument : si la visibilité peut être modifiée pour des posts politiques, elle peut l'être contre les contenus nocifs — « À ma connaissance, nous ne pouvons pas faire ça », répond Dilé. Le député Thierry Sother (SOC) appuie sur des travaux du chercheur CNRS David Chavalarias ; Battesti conteste que « ce n’étaient pas forcément les contenus radicaux qui suscitaient le plus d’engagement » et Guiroy affirme qu'aucun des 80 milliards de signaux n'est lié « à la radicalité des propos ».
Sur les contenus d'automutilation, Miller rapporte le témoignage d'un jeune « submergé » par ces contenus sur Instagram ; au terme d'un échange serré sur des mineurs qui les voient et les publient, Battesti concède : « Il y a donc effectivement un problème. » Delaporte documente en séance un contenu #Skinny sur X (50 000 vues) et un accès, sans contrôle d'âge, à un extrait pornographique renvoyant vers Mym : « j’aurais pu accéder à ce contenu en étant mineur, puisqu’on ne m’a jamais demandé mon âge. » Battesti dit ignorer ce qu'est Mym.
Le point de doctrine le plus disputé est le refus d'être « mieux-disant » que la loi. Guiroy oppose l'analyse d'un avocat concluant que les propos sexistes « ne violent pas la législation française en l’état actuel du droit ». Battesti assume « une politique de nudité hyperstricte », « puritaine », mais distingue le « sexisme du café du commerce » des appels à la violence, et avertit : « le paradoxe est que vous confiez à une entreprise privée une privatisation complète de la liberté d’expression ». Delaporte y voit « deux poids, deux mesures ». La députée Anne Genetet (EPR) marque au contraire une « différence d’appréciation avec Mme la rapporteure » : « Vous n’êtes pas des élus. […] vous laisser la responsabilité de choisir ce qui doit être modéré porte le risque d’une dérive qui menacerait la démocratie. »
Ce que l'audition apporte
Un point de comparaison chiffré entre plateformes (effectifs de modération, volumes de retrait, procédures d'appel) opposable à TikTok ; l'aveu partagé qu'aucune vérification d'âge effective n'existe, doublé de deux doctrines rivales (centralisation en amont vs vérification par la plateforme) et de pistes techniques précises ; l'affirmation par Battesti que le DSA « laisse peu de marge au législateur national », lettre de la Commission européenne d'août 2023 à l'appui ; et une ligne de fracture politique interne à la commission sur la question de savoir qui, du législateur ou des plateformes, doit définir ce qui se modère. Interrogés sur TikTok, les trois représentants refusent de le juger ; Miller relève leur refus d'admettre l'influence du flux vertical de vidéos courtes, tandis que Dilé note que « les algorithmes de TikTok sont des business secrets ».